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Œuvres    
La nuit où on a pissé par-dessus la frontière

De "Nersès" aux "Yeux de Nersès" et à "La nuit où on pissé par-dessus la frontière"

Il y a de nombreuses années de cela, un ami metteur en scène demanda à un homme déjà âgé de déclamer des textes d’Aristote devant la porte du théâtre en prologue à une de mes pièces. Cet homme, qui avait été longtemps le barman du « Bagdad » à Genève, mis à la retraite par la démolition de son café, était né juste après le génocide arménien. Ses parents avaient fui à travers la Russie en proie à la guerre civile jusqu’au Japon puis, renonçant à émigrer aux Etats-Unis, étaient revenus. Devant Port-Saïd, son père était mort de maladie, et l’enfant s’était retrouvé sans père, comme beaucoup d’autres, au camp d’orphelins de Corinthe où il était arrivé le lendemain du tremblement de terre.

Je vis dans cet incroyable périple accompli pour la plus grande partie dans le ventre de sa mère un moyen de parler sur sa marge du génocide des Arméniens dont ce vieil homme était un survivant qui n’avait rien eu à voir avec le génocide tout en restant sans le savoir sur son pourtour. J’écrivis donc un monologue intitulé Nersès, du prénom de cet homme qui vécut ensuite dans l’œil du cyclone, en Suisse où il avait été accueilli enfant, longtemps titulaire du seul passeport Nansen. Barman, puis figurant et même comédien sur ses vieux jours, Nersès Boyadjian eut donc la joie de voir s’afficher son prénom dans le Midi de la France, puis à Genève et en Suisse où différents comédiens incarnèrent son personnage tel que je l’avais rêvé.

Très âgé, entré en maison de retraite, il avait donné sans que j’y prisse garde aux interprètes successifs de la pièce des photographies de famille, son shaker, puis son vélo, les objets de sa vie dont il se défaisait au profit de ceux qui continuaient son histoire. Un jour je réalisai qu’il n’avait jamais vu l’Arménie, qu’il s’agisse de la nouvelle République d’Arménie ou des régions de l’ancien Empire ottoman où avait vécu sa famille, et que ce n’était plus à son âge qu’il la découvrirait. Je pensais alors que j’allais perdre ma vue qui semblait baisser irrémédiablement, et décidai que je serais « les yeux de Nersès » pendant que je pouvais encore voir pour lui montrer "l’Arménie".


Kars, à la çayhane de la mosquée du Saint

Je pris donc un maximum de notes, pris des quantités de photographies, parlai avec de nombreux interlocuteurs dans l’Arménie actuelle, puis en Turquie, notamment à Kars et à Diyarbakir, où j’étais accompagné par une universitaire et journaliste turque, Burçin Gercek, grâce à qui "je ne suis pas resté Français", comme on dit là-bas pour signifier qu’on est laissé en-dehors d’une conversation.
Au cours d’un de ces voyages, la frontière entre la Turquie et l’Arménie étant fermée depuis 1993 et devant transiter par la Géorgie, je fus retenu quarante-huit heures à la frontière pour un problème de visa. En quarante-huit heures, on voit beaucoup de choses, de quoi écrire plusieurs drames ou comédies mêlés. La pièce, La nuit où on a pissé par-dessus la frontière, "théâtre de frontière", est née de cette attente vaine.


depuis l'Arménie, l'Ararat inaccessible en Turquie


depuis la Turquie, la frontière fermée vers l'Arménie

Cette pièce parle donc de la frontière, ou plutôt d'une limite infranchissable et risible faite d'une clôture à moutons ou marquée par un poteau rouge et blanc planté au bout d'une prairie où paissent des vaches. Des voisins qui ne se connaissent plus depuis le temps qu'ils se tournent le dos. Comme si la terre se vengeait de cet oubli de l'autre, elle s'appauvrit et appauvrit les gens. Frontière et parole bloquées, voilà les uns crispés sur leur déni, les autres sur leur douleur. La nuit où on a pissé par-dessus la frontière se passe pendant une nuit dans une improbable "çayhane" à cheval sur les trois fontières, turque, arménienne et géorgienne, où se retrouvent une dizaine de personnes, prisonnières de la neige. Sur la frontière, ignorant la logique des Etats, sans que le différend s'apaise, il faut bien vivre : des transactions commerciales s'effectuent, des désirs animent des corps et les mettent en circulation, des trafics en tous genres prolifèrent. Le dégel viendra d'eux. Les limites des Etats demeurent, mais les frontières bougent à l'intérieur des individus.

La nuit où on a pissé par-dessus la frontière a été écrit à la Chartreuse – Centre National des Ecritures du Spectacle de Villeneuve-lez-Avignon (France) pendant une résidence en avril 2011.

La traduction turque a été réalisée par Burçin Gercek grâce à une subvention d’Anadolu Kültür, président Osman Kavala, la traduction arménienne par Chaghig Carzroun grâce à une aide de la banque ACBA-Crédit Agricole Bank (Harutyun Pogossian) et des services culturels de l’Ambassade de France à Erevan.

L'accroissement de la tension avant la commémoration du centenaire du génocide, la guerre en Syrie et la reprise des combats contre les Kurdes ont rendu impossible la réalisation du spectacle par une compagnie arménienne associée à une compagnie turque, ainsi que l'édition bilingue de la pièce par un éditeur de Diyarbakir. On pourra lire ici, en attendant une éventuelle création, le texte de cette pièce dans les 3 langues.

texte en turc; texte en arménien; texte original français

 
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