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Œuvres    
Vertiges

texte : Michel Beretti
avec : Liza Blanchard, Sophie Engel, Cyril Fragnière, Héléna Sadowy
mise en scène  : Simone Audemars
assistée de Athéna Poullos
scénographie : Roland Deville
construction, décor et régie générale : Dorian Nahoun
costumes : Célia Franceschi
maquillage : Karine Zingg
administratrice Johanna Etchecopar

production Compagnie FOR
création le 16 mai 2014 au Théâtre du Châtelard, Ferney-Voltaire

Couple marié et aimant, Paul Grappe et Louise Landy se retrouvent séparés par la guerre. Blessé, Paul profite de sa convalescence pour déserter et vivre, travesti en femme, avec la complicité de Louise. S'affichant comme un couple de lesbiennes, les deux  « garçonnes », comme on dit alors, bénéficie de la libération des moeurs à l’arrière et s’affiche : en l’absence des hommes partis au front, les femmes n’ont-elles pas gagné leur émancipation ? En 1925, à la faveur de l’amnistie pour les déserteurs, Suzanne redevient Paul. Le pantalon fait-il l’homme ? Paul se met à boire et bat sa femme. Au cours d’une dispute plus violente que les autres, Louise tue son mari d’un coup de revolver ; son acquittement restaure l’ordre des familles.
Inspiré de l'histoire de Paul et Louise racontée par les historiens Fabrice Virgili et Danièle Voldman dans La garçonne et l'assassin, Vertiges imagine pour le théâtre ce que fut la vie intime de ce couple dont l'un devient de plus en plus femme, leur vie d'ouvrières et la vie nocturne de "Suzanne" avec les garçonnes du Bois de Boulogne. A travers l'histoire singulière de Paul et de Louise, Vertiges montre comment bougent les frontières des genres après une guerre, entre un monde masculin qui s'écroule et un monde féminin qui se transforme.

Vertiges_esquisse_du_decor 
Roland Deville – esquisse du décor

Quelques jeunes hommes en âge d’être mobilisés ont vécu les années de guerre habillés en femmes pour échapper à la boucherie de la première guerre mondiale. La désertion a pour ceux qui la tentent des conséquences extrêmes, et le travestissement est en outre une transgression presque inimaginable dans des sociétés dominées par les valeurs viriles.
Dans les pays belligérants, alors que des millions d’hommes sont au front, les femmes doivent participer à l’effort de guerre : elles prennent la place des hommes mobilisés dans de nombreux domaines et conquièrent leur autonomie financière.
La puissance des femmes devenues chefs de famille, salariées, infirmières, diplômées, contraste avec la mise à l’épreuve par la guerre de la virilité des hommes : invalides, traumatisés par les souffrances physiques et morales vécues au front dans une guerre qui ne ressemblait en rien à celle qu’ils imaginaient, atteints par des symptômes « féminins » comme le shell shock ou « obusite » qualifiés d’hystériques.

Au  retour de la paix, dans un pays pourtant vainqueur comme la France, les anciens combattants veillent à ce que tout redevienne comme avant et entendent retrouver leur suprématie. En outre, après la grande saignée, il faut repeupler la France : une femme ne peut être qu’une mère-ménagère. Les Françaises, mobilisées sur le front de la maternité, attendront donc plus longtemps que les autres leur émancipation civile et le droit de vote que les Anglaises obtiennent dès 1918.
Si les mœurs évoluent dans le sens d’une plus grande liberté, si hommes homosexuels et femmes lesbiennes deviennent visibles, la guerre n’est pas émancipatrice pour la majorité des femmes.

Toute guerre provoque un bouleversement dans les rapports entre les sexes et dans les identités sexuelles. La « garçonne » aux cheveux courts et androgyne, d’abord créée par des écrivains hommes, concentre en elle l’inquiétude des hommes arcboutés sur la différence des genres, à un moment où commencent à pointer un rapprochement des rôles et même leur inversion.Déconstruisant le mythe de la femme pacifiste et humaine, des femmes ne se contentent pas d’être l’une des milliers d’infirmières que l’armée se résigne, faute d’hommes, à envoyer au front ; elles veulent être des soldates. Découvertes au front déguisées en hommes, ces femmes combattantes sont reconduites à l’arrière, comme Marie Marvingt au 42e bataillon de chasseurs à pied.


L’étonnante histoire de Paul Grappe et de sa femme Louise est le révélateur tant de cette fluidité du genre et de la liberté sexuelle dans le Paris des années 20 que du poids de l’ordre social traditionnel.

En 1915, après sa deuxième blessure, le caporal Paul Grappe déserte et se travestit en femme avec la complicité de son épouse Louise avec qui il vit, tous deux s’affichant comme un couple de lesbiennes. Paul se métamorphose en Suzanne pour dix ans. Accepté par les « garçonnes », Suzanne devient même l’amant(e) de quelques-unes d’entre elles et se découvre une bisexualité que rien ne laissait présager.
Après le vote des lois d’amnistie en 1925, Suzanne redevient Paul. Un instant rendu célèbre par la révélation de son histoire, il retombe dans l’anonymat. La naissance d’un enfant et le retour au rôle traditionnel du mari augmentent encore son désarroi. Il tente de prostituer sa femme, devient alcoolique et violent. Au cours d’une de ces crises, trois ans après son retour au genre masculin, Louise abat son mari de deux coups de revolver. En acquittant la meurtrière, la justice condamne le mari pervers et le mauvais chef de famille.

Vertiges raconte l’histoire de Paul Grappe et de sa femme Louise Landy, d’après les interviews et les articles de presse de l’époque, et l’ouvrage des historiens Fabrice Virgili et Danièle Voldman, La garçonne et l’assassin, Editions Payot.

Seule la fiction peut rendre compte des rapports qui nous seront à jamais inconnus entre Paul travesti et Louise qui lui a appris à devenir femme. La même opacité recouvre les rapports amoureux de « Suzanne » avec les garçonnes, dont certaines étaient des lesbiennes militantes, tout comme les relations sociales qu’elle entretint avec beaucoup de gens, hommes ou femmes, car le déserteur travesti était paradoxalement devenu un personnage public.

On ne verra pas Paul Grappe dans Vertiges, mais des personnages qui ont sur lui, quelque temps après son assassinat, un point de vue subjectif et personnel : une concierge parisienne, un ancien camarade brisé par la guerre, une « garçonne » rebelle, son épouse et meurtrière qui ne veut plus parler de lui et ne peut pourtant s’en empêcher. Ces différents récits tissent de Paul, ou de Suzanne, un portrait contradictoire.

Vertiges est une fiction théâtrale qui lie l’intime à la grande Histoire.

Vertiges est le premier volet d'une trilogie sur la guerre de 1914-18 et le genre qui se poursuivra avec Madame Tirailleur (2016) et se concluera avec Mutine (2017).

 
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