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Œuvres    
Denis Diderot, Entretien d'un père avec ses enfants
ou du danger de se mettre au-dessus des lois

Faute de moyens, la metteure en scène Simone Audemars n'a pu mettre en oeuvre ce projet sur la Justice et le Droit. Cette adaptation de l'Entretien d'un père avec ses enfants, l'un des jalons de notre traversée commune de l'oeuvre de Diderot, avec Madame de la Carlière, Madame de la Pommeraye, Le Rêve de d'Alembert, est donc restée inédite.
 
En janvier 2013, j'écrivais cette note d'intention :
 
L’Entretien d’un père avec ses enfants, dont la rédaction a commencé en 1770, nous interpelle toujours en 2013 par les questions posées à la Loi, au Droit, à la Morale, aux liens qui tissent nos droits et nos devoirs d’hommes et de femmes vivant en société.
Ce texte revêt comme c’est souvent le cas chez Diderot la forme d’un dialogue animé. Il met en scène le père du philosophe, son frère l’abbé avec qui il ne s’est jamais entendu à cause de sa foi rigide, sa sœur empreinte de douceur, et une foule de personnages qui ne cessent d’aller et de venir, d’entrer et de sortir de la maison de Langres où se déroule l’action.
La première anecdote concerne la succession d’un vieux curé des environs ; elle pose un cas de conscience : est-il moralement légitime de détruire un testament injuste qui priverait d’héritage de nombreux pauvres gens au profit d’un riche égoïste ? Mais l’Entretien dépasse vite la dimension locale de l’héritage d’un curé de campagne : s’interroger sur les règles de la transmission des biens, c’est aussi s’interroger sur la société qui les a établies, et l’héritage du curé de Thivet ne fait qu’enrichir les riches.
L’Entretien d’un père avec ses enfants est le révélateur de la crise générale des valeurs à ce moment du siècle. Devant les mutations sociales qui s’annoncent, l’ancien Droit paraît insuffisant, trop complexe et surtout trop rigide pour la sensibilité nouvelle qui émerge avec Rousseau, Diderot et Voltaire.
Après 1750, en effet, à la suite des Persans de Montesquieu qui décentraient la vision de l’homme occidental et des grandes explorations, les mœurs apparaissent à tous comme relatives. Dans son Traité sur la Tolérance, Voltaire tire argument de cette relativité des mœurs et des lois pour défendre la liberté de dogme et de pensée.
Le Siècle des Lumières n’a cessé de se demander comment concilier cette relativité des mœurs et des lois avec le progrès de la raison et de la civilisation. Pour l’individu, le conflit est incessant entre les différentes autorités qui contraignent les hommes, entre les lois civiles et les lois religieuses, entre les lois des parlements et celles du monarque, entre les lois d’un Etat et celles d’un autre. Devant ce dilemme, avant l’écriture de l’Entretien, Diderot conseille d’abord d’obéir aux lois de son pays.
Pour Voltaire, pour Diderot, pour Rousseau, il y a une Loi supérieure aux lois relatives des civilisations, une Loi universelle qui est naturelle à tous et qui s’inscrit dans le cœur de chacun : dans aucun pays, on n’applaudit un meurtrier, écrit Voltaire.
Les Philosophes n’ont eu de cesse de fonder en Droit cette Loi naturelle qui s’oppose avec régularité aux lois contingentes. La Morale n’est pas la Loi. L’Entretien d’un père avec ses enfants est le lieu fictif où elles se confrontent. A chaque nouvelle anecdote, les lois écrites et souvent injustes s’opposent aux principes moraux. Dans le cas de l’héritage du curé, le cas de conscience d’abord exposé par le père se formule ainsi : avons-nous le droit de violer la loi écrite dans le but de protéger les principes moraux ?
Mais les cas de conscience successivement exposés par chaque nouvelle anecdote ne se laissent pas résumer par un simple conflit de la Loi naturelle avec les lois écrites appliquées dans toute leur rigueur.
Si un sage au dessus des lois devient législateur, il n’a plus de comptes à rendre qu’à lui-même. Il se fait lui-même justicier, comme le savetier de Messine qui assassine les criminels à la place de la Justice défaillante, une anecdote rapportée par l’Entretien. La Loi naturelle elle-même n’est donc pas nécessairement ce que nous dicte notre cœur. L’Entretien porte d’ailleurs ce sous-titre : ou du danger de se mettre au-dessus des lois.
Que faire, alors ? Faut-il obéir aveuglément à une loi injuste en attendant de la réformer ? L’Entretien ne se conclut pas à sa publication en 1773. Ce paradoxe ne contente pas Diderot. Aussi, malgré cette publication, va-t-il remettre l’ouvrage sur le métier à plusieurs reprises, multipliant à dessein les points de vue contradictoires à chaque nouveau cas de conscience et chaque nouvelle anecdote qui s’ajoute aux précédentes.
L’Entretien d’un père avec ses enfants est un texte en devenir, et qui reste ouvert à la réflexion d’aujourd’hui.
 
Principes d’une adaptation
Dans les versions successives de l’Entretien d’un père avec ses enfants, de nouveaux personnages et de nouvelles anecdotes ne cessent de se surajouter aux anciens, comme si Diderot cherche sans fin à approfondir sa recherche par des variations sur de nouvelles situations.
Chacun de ces nouveaux personnages qui apparaissent devant l’âtre de la maison de Langres est indépendant des précédents ; chaque anecdote est nouvelle. L’Entretien pourrait ne jamais finir...
Tout comme il a été incapable de composer un "Traité de Morale", ou ne l’a pas voulu, Diderot lance des pistes pour voir, des hypothèses, des expériences tissées de son expérience personnelle.
L’œuvre de Diderot est composée de « pages », non de livres. Les « livres » sont composés de « pages », disait-il. Il ne faisait pas des « livres », mais des « pages » qu’il oubliait, envoyait à ses correspondants ou, toujours prodigue de ses idées, donnait au premier venu.
Cette originalité de l’œuvre de Diderot permet de dégager le principe d’une adaptation théâtrale de l’Entretien d’un père avec ses enfants.
Il y a bien sûr des références ou des allusions devenues illisibles et qu’il convient d’effacer ou de rendre plus lisibles, une réécriture fine de certains passages, respectueuse de l’esprit et de la lettre du texte.
Il convient surtout de jouer de cette forme d’œuvre ouverte ajoutant personnages et anecdotes pour aller chercher dans toute l’œuvre de Diderot des séquences issues de la même problématique de la Morale et de la Loi.
Les lettres à Sophie Volland, par exemple, sont souvent l’occasion de poser des cas de conscience étonnamment semblables à ceux que l’on trouve dans l’Entretien.
 
Le remords éprouvé par un des personnages de l’Entretien le poursuivra « jusqu’en Chine ». En faisant brièvement allusion à la Chine, Diderot rappelle le paradoxe qu’il posait vingt ans plus tôt dans la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient et qui va devenir le « paradoxe du mandarin chinois » : si tu pouvais tuer à distance un très vieux mandarin chinois immensément riche et hériter de sa fortune, le ferais-tu ? Cette réflexion sur la distance se poursuit dans l’Entretien : la Morale ne vaut-elle que par la proximité, l’empathie par la vue de l’autre ? Ce sont là des questions, posées par Diderot, qui nous « regardent » plus que jamais et que nous avions commencé à traiter avec Hervé Loichemol dans Lever les yeux au ciel.

Diderot suit sa pente de philosophe matérialiste quand il cherche à fonder une science des mœurs sur les sciences de la Nature. Sur quoi fonder la Loi naturelle et le Droit qui devrait en découler ? La loi doit-elle dépendre des dogmes religieux ? Et que se passe-t-il si la loi civile est en contradiction avec les dogmes religieux ? Comment fonder la loi sans les dogmes de la religion ? N’y a-t-il pas de vertu sans Dieu ?
Cette question, que nous retrouvons dans l’Entretien d’un philosophe avec la Maréchale de ***, nous concerne également toujours : « Si l’homme peut décider par lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, il peut aussi disposer qu’un groupe d’hommes soit anéanti », disait le pape Jean-Paul II il n'y a pas si longtemps.
Dans son dernier état, l’Entretien se conclut par une courte scène mettant aux prises le Prieur avec une jeune femme, Madame d’Isigny, à la vie amoureuse fort libre. C’est à ce moment là que le père de Diderot va se coucher et sort de scène… Si toutes les autres anecdotes se passent dans la sphère bourgeoise, la dernière met en jeu la fidélité conjugale dans un couple aristocratique, comme si Diderot avait voulu élargir sa réflexion aux liens contractuels entre l’homme et la femme. Réflexion à laquelle Diderot n’a cessé de revenir, non pas en libertin, mais en sensuel tiraillé entre le désir naturel des corps et la nécessité de préserver les liens sociaux (Supplément au Voyage de Bougainville, Rêve de d’Alembert, Madame de la Carlière, Madame de la Pommeraye, etc).
En intégrant des passages de ces autres textes, l’adaptation prend donc en compte les croisements avec le reste de l’œuvre de Diderot, et s’inscrit dans la réflexion contemporaine sur le renouvellement critique de l’esprit des Lumières dont nous avons sans doute un urgent besoin.
Le point de départ de la pensée des Lumières est que l’individu doit agir « selon les maximes de son propre jugement ». Si nous ne pouvons nous contenter d’obéir aux lois en attendant de les réformer, si nous ne pouvons nous dire au-dessus des lois pour sauver la Morale contre la Loi, que nous devons améliorer sans cesse collectivement, en interaction avec les autres individus. C’est ce principe qui se dégage progressivement de la réflexion de Diderot et que l’adaptation théâtrale ne peut manquer d’évoquer.
 
 
 
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