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Œuvres    
Le silence des abeilles

Jeu :
Zina Balmer
Mathias Pelissier
Catherine Rousson
Michel Meigniez
Isabelle Jeanneret
Jean-Daniel Ribaux
Oscar Palmadés
Monique Ditisheim
Jean-Philippe Hoffman
Nicolle Monti
Annie Faivre
Michel Rousson
Emmanuel DuPasquier
Luce Steigmeyer
Mario Sancho
Annie Faivre
Sabrina Tschanz.

Mise en scène : Christophe Nicolas
Assistanat : Luce Steigmeyer
Décors : Emmanuel DuPasquier
Costumes : Léo Berney

Théâtre Tumulte, Neuchâtel / Compagnie P.D.F., Lausanne / Comédie de Serrières
Création le 22 janvier 2015

"Comédie économique" au sein d’une grande entreprise, présentée façon polar, même si aucun commissaire n’a été mandé pour résoudre quoi que ce soit. Pour Susan, directrice de la société Heilberg, c’est un jeu d’enfant : plus le moindre vertige du haut de son bureau du 40ème étage, des collaborateurs ad hoc, l’argent est l’essence qui noie tous les poissons, tue les abeilles sans ternir les mains blanches des exécutants.
Un long fleuve tranquille ?… Un laveur de vitres écrit une phrase en latin avant de tomber dans le vide !!... Une femme incomparable apparaît dans les bureaux sans troubler les caméras de surveillance... Un 41ème étage est curieusement mis à nu ainsi que ses squatters défiant toute logique...
Dehors, les abeilles s’évaporent ; une antique malédiction est-elle à l’oeuvre, nous renvoyant au mythe d’Aristée ? Le silence des abeilles pose encore au passage des questions sur l’avenir de notre monde et sur la logique économique qui commande nos faits et gestes les plus quotidiens, peut-être la figure moderne du Destin. La mort des abeilles, une fatalité qui ne concerne personne ?

Bientôt l’ours polaire n’existera plus qu’à l’état de peluche parce qu’il n’aura pas eu le temps de s’adapter à la disparition de son environnement naturel et à la fonte rapide des glaces, et que les phoques dont il se nourrit ne l’auront pas attendu pour migrer ailleurs. Mais la banquise, c’est loin.
J’ai écrit Le silence des abeilles parce que j’ai des amis apiculteurs dans le Sud de la France. La mortalité de leurs ruches a atteint un seuil critique, et elle est visible et rapide. C’est en les aidant à la transhumance des ruches que je l’ai vue, ou plutôt sentie, car certaines ruches que je soulevais étaient légères par rapport aux autres : à l’intérieur, il n’y avait ni miel ni couvain, rien que des abeilles mortes.
La mort des essaims d’abeilles est provoquée par des facteurs multiples : les parasites porteurs de virus, la reproduction à l’infini de quelques souches d’espèces plus productives, surtout les pesticides qui les désorientent et leur détruisent le cerveau.
Comme tout le monde, j’y pense et puis j’oublie. Comme tout le monde, je me pose (à certains moments) ces questions : – Qu’est-ce que j’y peux, moi ? – En quoi suis-je responsable de la disparition des ours blancs ? – De la mort des abeilles ? Je ne suis pas prêt à renoncer à un certain confort de vie, alors que je sais pertinemment (à certains moments) que ce niveau de vie accélère la catastrophe en cours.
La multiplication de ces signaux nous montre que nous ne sommes plus avant la catastrophe ; nous sommes dans la catastrophe. D’ores-et-déjà dedans.
Le silence des abeilles se passe au cœur d’une grande entreprise qui conçoit de nouvelles semences transgéniques liées à des pesticides. Quelques entreprises de ce genre dominent le marché ; deviner de laquelle il s’agit n’a aucune importance : c’est une fiction, mais il ne s’agit pas d’une pièce « écolo anti-OGM ».
Au 19e siècle, un certain Marx s’étonnait de voir une table danser les pieds en l’air une étrange sarabande entre ce qu’elle avait réellement coûté à sa fabrication et le prix réellement payé par son acheteur : ce qu’il avait ironiquement dénommé le fétichisme de la marchandise.
Qu’eût-il dit aujourd’hui en considérant une économie globalement soucieuse de produire de l’argent à partir de l’argent investi par les actionnaires ? Le silence des abeilles met en scène des acteurs d’un système qui les agit en retour. Sous peine de sortir ou d’être exclus du système, ce dont personne n’a envie, ils n’ont pas d’autre choix que de continuer leur course en avant : la conquête de tous les marchés, l’augmentation des bénéfices, la logique financière, la croissance de l’entreprise et l’achat ou la destruction de ce qui lui fait obstacle.
Les abeilles ne sont pas des animaux comme les autres. On sait qu’elles pollinisent les plantes et les arbres fruitiers. Albert Einstein aurait, dit-on, prononcé une phrase qui lie leur disparition à celle de l’humanité. Elles sont liées aux hommes depuis l’Antiquité, sans doute bien avant. De nombreuses cultures prétendent qu’elles ont un lien affectif et mystérieux avec leur apiculteur, qu’elles prennent le deuil à sa mort, qu’elles annoncent les présages, communiquent avec l’au-delà et qu’elles ont horreur de la souillure : celui qui élève des abeilles doit être irréprochable ; un mythe grec dit qu’elles meurent quand il commet un crime.
Le silence des abeilles raconte donc l’intrusion du mythe dans l’univers glacé d’une grande entreprise, comment une histoire de famille semblable à celles des anciens Grecs, secrète et sauvage, se heurte et se mêle à cette logique économique devenue folle, au point de ne plus savoir pourquoi meurent les abeilles : si c’est à cause de l’industrie chimique ou d’une faute ancienne et trop longtemps tue.
Mais qu’y peuvent les acteurs agis de cette histoire, et qu’y pouvons-nous, nous qui en sommes les spectateurs et un peu les acteurs (quand nous y pensons) ?

 
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