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Œuvres    
Nous sommes à l’orée d’un univers fabuleux

Nous sommes à l’orée d’un univers fabuleux
textes de Jean Sénac et Michel Beretti
avec : Sid Ahmed Agoumi, Elodie Bordas, Jean-Charles Fontana, Hervé Loichemol, Archie Shepp, Graziella Torrigiani
mise en scène : Hervé Loichemol, assisté de Marc Liebens
scénographie : Roland Deville
vidéo : Valérie Urréa
son : Michel Zürcher
régie : Grégoire de Saint Sauveur
Compagnie FOR / Francophonies en Limousin / Théâtre Saint-Gervais, Genève / Festival de la Bâtie
création le 3 octobre 2003 au Théâtre de l’Union, Limoges

« Nous sommes à l’orée d’un univers fabuleux. » Ainsi commence le poème Alger, ville ouverte, que Jean Sénac écrit en 1966 : quatre ans après l’indépendance, le destin de l’Algérie hésite. Le rêve d’une cohabitation des communautés sur une terre fraternelle s’est fracassé sur la sauvagerie de la guerre et l’exode des Pieds-noirs. L’un des rares de sa communauté à prendre le parti du peuple des colonisés, Jean Sénac se veut pourtant « Algérien », au sens généreux que revêt ce mot pour les militants de 1954. Il s’engage dans la lutte pour l’indépendance, s’obstine ensuite à construire une Algérie rêvée, avec ses armes à lui : la poésie ; l’union des écrivains, l’organisation — dans un pays où il n’y a plus rien — de manifestations artistiques, d’expositions de peinture… En 1966, l’Algérie, tournée vers l’Afrique et le tiers-monde, se déclare encore socialiste et révolutionnaire : dans Alger qui abrite les mouvements de libération, les Black Panthers croisent Amilcar Cabral et Che Guevara. On sait ce qu’il est advenu de ces espoirs.
Le 1er novembre 1972, jour anniversaire de l’insurrection de 1954, isolé, conscient que sa mort violente est proche, depuis la cave insalubre où il vit, Jean Sénac écrit à son vieil ami Ahmed Taleb-Ibrahimi une longue lettre, lucide analyse sur la trahison des idéaux de la révolution, sur la situation du peuple algérien qu’il côtoie, pauvre parmi les pauvres. Sa lettre, point de départ de ce spectacle, reste jusqu’à aujourd’hui sans réponse.
1954, 1966, 1972, 2003 : cette lettre sonde le gouffre qui nous sépare de ces années où il y avait un horizon, même contesté, contestable, où Sénac rêvait pour son peuple du bonheur dans toutes ses dimensions, y compris sexuelle. Au même moment, le régime imposait l’arabisation à marche forcée de l’enseignement, les codes réactionnaires de la famille et de la citoyenneté ; la pudibonderie grignotait une liberté insupportable aux gouvernants, dont la dernière explosion fut le premier — et le seul — Festival panafricain de 1969.
En 1973, les assassins firent taire la voix du poète. Ils étaient les premiers de ceux qui s’attaquèrent ensuite à la Cinémathèque algérienne, à la galerie d’exposition de la rue Emir El Khettabi, aux journalistes, aux enseignants, aux chanteurs, aux écrivains, à tous ceux qui dénoncent l’oppression et l’injustice, qui rêvent l’avenir : aux poètes dans la Cité. « Poètes dans la Cité », ce fut un temps le nom de l’émission de Sénac à la radio. Il avait voulu fusionner avec son peuple, s’en faire la voix, l’aider à développer sa créativité, mais son peuple l’avait rejeté. Avec sa poésie de langue française, Jean Sénac, le plus grand poète de son pays restait un Français en Algérie.
Nous n’avions pas l’intention de produire un montage poétique en hommage au poète maudit et martyr. Ni une fiction, un beau dialogue entre le poète idéaliste (le comédien qui se ferait la tête de Sénac) et son vieil ami Ahmed Taleb-Ibrahimi devenu ministre, et de renvoyer les deux personnages dos-à-dos au nom des réalités indépassables de l’Histoire. « Théâtre-document », « documentaire » sont des termes qui pourraient définir ce spectacle. Ou « enquête », non celle de policiers ou de juges, mais une enquête qui collecte ce qui nous est arrivé, à Alger, à Paris : indices, fragments erratiques d’un récit épique disparu, traces des vies divergentes des quatre dédicataires du Soleil sous les armes. Théâtre-document ? Enquête ? « Diwân », recueil de poèmes et assemblée de gens venus les dire, jouer de la musique, témoigner ? Le spectacle tel qu’il est créé aux Francophonies en Limousin est la photographie de l’état actuel de notre enquête.
En 2003, trente ans après la mort de Sénac, nous n’avons même plus le choix de notre horizon. L’Economique nous surplombe comme une fatalité, le Politique s’est absenté. Qui peut dire aujourd’hui, ici, ce qu’est le Politique ? Refaire le chemin de Sénac jusqu’à son exclusion et sa mort, c’est parler de la mission du poète dans la cité, ici, aujourd’hui, au moment où le lien social se défait. Il est une autre façon de tuer les poètes, sournoise, aussi violente que si l’on attentait à leur vie, en leur coupant les vivres. Si l’argent fait défaut, la souffrance des laissés pour compte, le malaise des nantis ne manqueront pas : la tâche des poètes à venir.
Michel Beretti, 2003

 
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