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Œuvres    
Comme une bête noire
ou : Il y a trop de diables dans la vallée

Comme une bête noire

avec :
Régine Degioanni (Marie Ch.)
Françoise Sage (Suzanne G.)
Any Tisserand (Jeanne B. dite La Rouge)
Laurence Iseli (Victoire P.)
Anne Comte (Angélique B.)
Elodie Bordas (Josephte C.)
Annick Voirol (Péronne T.)
Monique Ditisheim (Jeanne B. dite Bacchus)
Pia Voldet (Adèle B. dite La Gaudine)
Marie-Aude Guignard (Claudine T.)
Frédérique Leresche (Célestine P.)
Joëlle Challandes (Julienne B.)
Sandra von Siebenthal (Jeanne R.)
Olivier Periat (le Docteur Kühn)
Philippe Thonney (le brigadier de gendarmerie Fourcade)
Julien Barroche, Jean-Philippe Hoffman, Nicolas Pittet (trois gendarmes)
André Steiger (le Docteur Constans)

mise en scène : André Steiger
scène : Julien Barroche
accessoires : Nicole Boehler
musique : Zaneth
éclairages : François Ray

création le 27 août 1999 aux 10èmes Jeux du Castrum à Yverdon-les-Bains

 

Quand je m’y plongeai avec l’historienne Catherine Maire (Les possédées de Morzine - 1857-1873, Presses Universitaires de Lyon, 1981), les Archives départementales de Haute-Savoie et les Archives diocésaines d’Annecy bruissaient du monologue continu des aliénistes. Mais les “possédées” restaient étrangement silencieuses. Impossible d’attribuer une parole à celles devant qui la plume de l’aliéniste refusait de transcrire les “obscénités”. Pure et simple pruderie, puisque les aliénistes, cherchant immédiatement le sexe dans l’hystérique, s’étonnaient de n’en pas trouver chez ces malades, comme c’était l’habitude dans les asiles. Ces paysannes ne parlaient que de religion, jamais de sexe, et rabattaient chastement leurs robes sur leurs jambes quand elles se contorsionnaient en pleine crise. Leurs pauvres lettres envoyées depuis tous les asiles d'aliénés de France à leurs familles demandaient des nouvelles des gens et des bêtes, ou adoptaient servilement le point de vue de l’administration pour tenter de sortir de ces endroits effrayants dans lesquels on les avait dispersées. Elles n’eurent jamais de parole à elles, juste des gesticulations, des cris, des jurons stéréotypés : "Bougre de charogne de médecin…" Les possédées de Morzine n’existaient que dans leur face à face avec l’aliéniste, qui serait ensuite le seul à en fixer la trace.

Un médecin de Genève, le Dr Andrevetan, avait fait remarquer qu’au lieu d’enfermer ces femmes, il eût mieux valu les faire rire en leur donnant la comédie. En 1861, l’Inspecteur général des asiles Constans, frappé par cette suggestion, la retint en partie, tandis qu’il séjournait à Morzine où il avait tout pouvoir pour lutter contre "l’épidémie".


Le Dr Constans, helléniste à ses heures, traduisait justement du grec des pièces d’Euripide (la traduction partielle de H. Weill date de 1868, et celle de G. Hinstin ne date que de 1884). Entre autres divertissements offerts à la population de Morzine pour la distraire de l’épidémie, il prit la décision de créer un groupe de théâtre réservé aux femmes du village. Pendant l’été, dans les alpages, des scènes désolantes s’étaient encore déroulées parmi les femmes livrées à elles-mêmes, loin du quadrillage médical et soumises seulement à la surveillance de la gendarmerie. A l’automne, l’aliéniste choisit de créer un spectacle à partir des Bacchantes d’Euripide. Il est aisé de comprendre le choix du Dr Constans. Il voyait dans cette tragédie antique une leçon exemplaire : Agavé déchire son fils Penthée qu’elle n’a pas reconnu, en proie à la folie que lui inspire Dionysos. Mais la pièce était plus ambiguë que l’aliéniste ne le croyait, et les femmes de Morzine, habiles à s’insinuer dans les failles de la toute-puissance médicale masculine, y lurent tout autre chose. Certaines, rares il est vrai, y apprirent sur elles-mêmes plus qu’elles ne le pensaient, à l’insu de l’aliéniste qui s’était improvisé metteur en scène.

Face à la présence intimidante du Dr Constans, les femmes du groupe théâtral de Morzine jouèrent des scènes de la pièce, tout d’abord sans respecter l’ordre chronologique. L’argument des Bacchantes est simple, et ce qui importe c’est le cheminement des femmes, collectivement et individuellement : comment Jeanne B., dite Jeanne la Rouge, trouva au contraire dans le jeu théâtral la justification de son destin, l’une des dernières réfractaires, errante et toujours persuadée d’être possédée jusqu’à sa mort à la toute fin du 19e siècle.
Faire jouer à des "possédées" le rôle de bacchantes peut donner lieu à de dangereux dérapages. La présence menaçante du Dr Constans retenait les actrices tentées de rompre le jeu théâtral et de tomber dans une crise qui signifierait leur internement immédiat. La plupart étant persuadées d’être possédées, il leur fallait donc ruser pour pouvoir représenter leur vision du monde.

Dans ce groupe théâtral auquel les femmes participaient plus ou moins contraintes et forcées, certaines jouèrent avec mauvaise volonté, d’autres avec enthousiasme – après tout, le temps du théâtre, c’était autant de pris sur la routine journalière – et c’était une occasion de reformer l’assemblée des femmes prohibée par le médecin, au nez et à sa barbe. En présence ou pendant les courtes absences du Dr Constans, leur attitude n’était pas la même. Évoqués ou joués à mots couverts, de façon cryptée, les derniers événements de Morzine étaient au centre de leur répétition. Jusqu’à ce que, d’un geste, le Dr Constans, inquiet du glissement toujours possible, fasse changer de scène ses – trop – dociles interprètes.

Je suppose que cela a pu se passer ainsi. C’est du moins par le truchement de cette fiction que Comme une bête noire fait entendre ce que les femmes de Morzine auraient pu dire…

"Comme une bête noire" - Yverdon, 1999

Texte disponible sur demande, comportant l'adaptation des Bacchantes d'Euripide par le Docteur Constans et les paroles des possédées : "comme une bête noire".
 

 

 
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