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Œuvres    
Nersès

Nersès
création par Carlo Brandt le 17 juin 1995 au Théâtre Saint-Gervais, Genève
une première version a été créée au Théâtre Apollinaire, La Seyne-sur-Mer, par André Mairal, Blandine Malabry, Janine Michel, mise en scène : André Steiger, décor : Claude Varage
Théâtre de l’Ouest Varois, en coproduction avec le Centre Dramatique National de Franche-Comté.


Extrait

Un bar. Peut-être un bar en ruines. Le comptoir, comme l’étrave d’un navire échoué. Percolateur, shaker, bouteilles, verres. Le barman se tient à son poste, vêtu de sa veste blanche ; il considère une carte postale. Une valise est posée sur le sol.

Nersès – “Un matin que le vapeur fendait l’eau sans une ride de la mer de Marmara (car nous avions dans la nuit, sans le savoir, passé les Dardanelles), j’ai vu les minarets d’Istanbul surgir, innombrables, déchirer soudainement le ciel rose, au-dessus des nappes de brume d’un violet plus léger, et les coupoles mollement arrondies briller d’un éclair fulgurant et se couvrir d’or : elles scintillèrent l’une après l’autre, chacune sur un ton différent, et ce fut comme la ressouvenance d’une mélodie que je reconnaissais pour l’avoir souvent entendue, mais dont je ne parvenais à me rappeler que les premières notes.” etc.

J’avais fixé avec une punaise au-dessus du bar cette carte postale envoyée par un client. Non qu’elle fût plus jolie qu’une autre, ni plus évocatrice ; les couleurs sont trop pastel ; elle a été retouchée, après coup. Combien de fois l’ai-je regardée, sans y penser, au cours des mille et une nuits que j’ai passées ici, entre le percolateur et les rangées de bouteilles ? Une nuit, j’ai su que c’était elle qui me fixait. Sur la légende, Constantinople s’appelle encore Constantinopoli. Elle date de l’époque où les choses avaient encore leur nom, et où les noms entraient exactement dans les choses comme une clé dans une serrure. Erzurum s’appelait Erzurum, et tout le monde dans la ville pouvait témoigner qu’Erzurum était bien Erzurum :

“Le parfum des jardins s’entête dans mon rêve.
Moi, accoudé dans la lune bleue qui ruisselle,
Je regarde dans la direction de ta maison,
Je ne peux pas dormir.”

C’était avant la chute. Plus tard, nous fûmes chassés du langage, les mots ne nous appartinrent plus, les noms propres : “Erzurum”, “Constantinopoli”, et beaucoup d’autres, jusqu’aux noms les plus communs, auxquels nul n’avait jamais prêté attention, qui vinrent à manquer ; leur nombre décrut de jour en jour. Ceux qui nous restaient encore - “le parfum des jardins”, “le jais de ton regard” - quoique très anciens et chargés de sens parce qu’ils avaient beaucoup passé de lèvre à lèvre, eurent de moins en moins de saveur. Comme s’ils avaient fondu sous la langue. On avait beau les prononcer jusqu’à l’abrutissement, les répéter à en pleurer, ils avaient de moins en moins de poids. Vint un matin où il ne nous resta plus rien.

Certes, je parle volontiers le français : c’est la langue qui m’accueillit lorsque, démuni au delà de toute expression, j’étais même incapable de dire : “je”. Pourtant, le souvenir de ces mots perdus, même depuis si longtemps, me hante.

    En arménien, vite :
Parler. Je parle. Quoi ? C’est comme si un autre que moi parlait. Soudain, une autre bouche que la mienne qui articule ces mots, là, à côté de moi.

C’est cette autre façon qui me manque, de glisser la langue sur les dents, agile, comme si on allait jouer de la flûte, d’en frapper le palais, comme pour y presser du raisin, ces brèves aspirations qui inversent soudain le cours du souffle, ces sons mouillés : l’eau se dit “djour”, le village “ghiour”, parce qu’il y a de la vie où il y a de l’eau ; le village, évidemment un rassemblement de têtes, et dans la tête, “gloukh’e”, on entend le souvenir des lacs profonds. Parfois...
    En arménien, vite :
... je m’entends parler, et je me dis : - Tiens, il y a quelqu’un qui parle. - Quoi ? Qu’est-ce qu’il raconte ?

Je parle, je dis n’importe quoi, très vite, je crie, très fort, comme si on me coupait la jambe.
    Il rit.
Les morts, nous les portons sur notre dos, ils s’agrippent ; au moindre flottement de notre part, ils sautent des cadres accrochés aux murs de rencontre, ce n’est pas le pire : le pire, ce fut le meurtre de ces milliers de mots. Par exemple “les jardins parfumés d’Erzurum”... Ne dirait-on pas que je viens de donner un coup de pied dans une boite de conserve ? Erzurum... D’ailleurs, on dit qu’il n’y a pas de jardins à Erzurum.

Vous m’avez demandé, vous avez dû me demander, une fois, ou l’autre :
 - Et vous ? De quelle nationalité êtes-vous, oui, vous ?
 - Je suis Arménien. (Sans doute parce que j’avais oublié.)
 - Comment pouvez-vous être Arménien, puisqu’il n’y a pas d’Arménie ?

La question mérite d’être posée. Et je sens trop bien que si je mettais en balance l’ardeur au travail, la faconde, la bosse du commerce, quelques noms bien connus, l’abricot sec, toutes choses banales, cela ne suffirait pas à dissimuler mon insuffisance.

S’il vous prenait la fantaisie d’aller vérifier sur place mon assertion, votre agence de voyages vous inviterait à visiter l’Anatolie orientale, la Karamanie, les sources du Tigre et de l’Euphrate. Sur les cartes, vous liriez tel ou tel nom, “Karasu-Aras daglari”, “Agri”. J’ai cherché, moi aussi, je me suis penché sur les Atlas, longuement : le mot avait bel et bien disparu, sans qu’aucun décret officiel en eût sanctionné la suppression.
Virgile lui-même s’était grossièrement trompé : “Aux confins de l’Arabie heureuse, l’Arménie parfumée...” Quand l’Arménie tout entière était masquée par un nuage de mouches, et que la pestilence qui s’en dégageait défiait toute description. Cette simple constatation suffit à démasquer le mensonge des poètes. J’ai jeté les poètes.
Quand le dernier mot eut disparu, quand se fut levé le rideau de mouches, resta la nudité des corps. De la mécanique, sur laquelle il y a peu de choses à dire.

Une phrase d’Aristote que j’avais saisie au vol, criée par l’un ou l’autre d’entre vous, m’a longtemps procuré un plaisir extrême : “La tragédie a ceci de commun avec l’art de la flûte qu’elle est une représentation.” Enfant, j’aimais à jouer de la flûte, à l’orée du camp. Semblable à cet instrument que j’avais taillé dans une branche de sureau, j’ai un trou dans la tête, les vents soufflent à travers elle. Lorsqu’il s’est agi de raconter, beaucoup plus tard, ce qui était arrivé, je constatai avec étonnement que je ne disposais pas des mots adéquats pour le faire, ni dans ce qui avait été ma langue maternelle, ni dans la vôtre que je parle à présent. Je dus admettre que quelque chose s’était passé, qui avait ravi non seulement les mots, mais le récit lui-même. Ainsi ai-je vécu, et c’est parvenu au seuil de ma vieillesse que je peux enfin parler, mais je n’ai plus de mémoire.
Bien sûr, j’aurais pu contourner ce bar et m’avancer vers vous, j’aurais pu me tenir devant vous, confiant comme devant l’Histoire... Bien sûr, j’aurais pu entasser l’horreur sur l’horreur en relatant ces événements, rien que les événements : ce qui est arrivé.
Mais si j’avais de la sorte manqué à toute discrétion, les sentiments confus que vous auriez momentanément éprouvés devant l’imparfaite représentation que j’eusse pu faire de ces événements, se seraient bien vite effacés devant de nouvelles représentations dont notre monde est prodigue, sans parler de la monotonie désespérante inhérente à ce genre de récits des mêmes actions accomplies avec les mêmes méthodes dans des conditions identiques, et la lassitude n’aurait pas manqué d’être le prix de votre vigilance.

Et puis ce récit, aurais-je dû le faire d’une voix tonnante et accusatrice, comme je vous avais vu en débattre nuit après nuit au sortir des théâtres, ou bien parler avec une émotion contenue, ou m’en tenir à une froide énumération de faits et de chiffres ? Me serais-je décidé pour l’un ou pour l’autre ton que je n’en eusse pas été plus avancé : aurais-je dû mettre en avant les caractères de tous les protagonistes - victimes, assassins, personnes déplacées, diplomates - ou leurs actions ? D’un autre côté, aurait-il fallu m’en tenir au général, ou au particulier ? Aurais-je été capable de porter témoignage sur autre chose qu’une infime partie de ces événements ?

Comment le poète eut les yeux crevés, comment il fut abandonné nu dans le désert dévorant ; comment la jeune femme pour qui avaient été composés tant de vers fut violée par le canon d’un fusil dans les jardins saccagés d’Erzurum, jusqu’à ce qu’un doigt miséricordieux pressa enfin la gâchette.

Encore n’aurais-je pas été certain de la vérité de ces récits. Il ne s’est peut-être rien passé. Les peuples assemblés sous le regard des Puissances avaient jugé que ces événements n’avaient pas eu lieu. Et pourtant je vous entendais crier d’une nuit sur l’autre : “Ce qui a eu lieu, il est évident que c’est possible ! Si cela n’avait pas été possible, il semble tout aussi évident que cela n’aurait pu avoir eu lieu !” Alors je me demandais si ces événements dont la réalité avait été réduite à néant par les peuples assemblés sous le regard des Puissances, n’ayant pas été jugés vraisemblablement possibles, avaient pu, pourtant, nécessairement avoir eu lieu ?

Dans l’incapacité de choisir, incertain de la réalité des événements à vous narrer, je préférai garder le silence.

J’attendais, j’ai attendu que vous me demandiez : “Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce qu’il nous raconte là, perché derrière son bar ?”


En 1982, j’avais écrit un livret d’opéra – une Médée – pour le compositeur autrichien Bruno Liberda et une grande cantatrice du style vériste. Philippe Macasdar voulut mettre en scène ce texte, sans musique; il décida d’ajouter un prologue : des extraits de la Poétique d’Aristote lus devant la porte du théâtre par Nersès Boyadjian, dont c’était le premier « vrai » rôle.
Depuis qu’il était à la retraite, Nersès Boyadjian faisait de la figuration dans les théâtres ou à l’Opéra de Genève. Il avait été longtemps le barman du café « Le Bagdad », le dernier lieu qui, longtemps, fût ouvert la nuit dans la cité de Calvin. Intellectuels, hommes d’affaires, comédiens s’y côtoyaient, avant de céder la place, plus tard dans la nuit, aux derniers noctambules et aux travestis. Roland Barthes, Jacques Derrida fréquentèrent « Le Bagdad » : Nersès Boyadjian figure sous les initiales N. B. dans La Carte postale où Derrida l’appelle « l’hôte génial ». Au « Bagdad », en effet, Nersès Boyadjian recevait, passant la musique qui lui semblait convenir à l’instant, inventant des cocktails qui résumaient la personnalité de tel ou tel habitué… Ensuite, il fit valoir ses droits à la retraite ; le café « Le Bagdad » fut démoli : une certaine Genève disparaissait.
Alors qu’il assistait à la lecture de Médée par Françoise Giret, Nersès Boyadjian réagit vivement lorsque la comédienne prononça le nom de Corinthe : il connaissait bien Corinthe, il s’y trouvait, en 1924, au moment du tremblement de terre… Pendant, puis après les répétitions de Médée, Nersès Boyadjian raconta, par bribes, jusqu’à son arrivée à Marseille, en 1924, son voyage de Marseille jusqu’en Suisse. Pendant l’hiver 1983, j’écrivis ce que j’avais rêvé de sa vie. En mars 1984, Nersès Boyadjian lut Nersès au Théâtre du Grütli, à Genève.
En trois versions successives, Nersès devint par la suite une pièce de théâtre ; je veux dire qu’elle échappa lentement au récit qui lui avait donné naissance : une fiction, où je serais bien en peine de distinguer si tel passage m’a bien été relaté, ou si ce sont mes propres souvenirs, imaginaires.
MB, 1995


Nerses, 1995
Café Le Bagdad à Genève (Nersès, 1995)

Nerses, 1995
Jean-Philippe Hoffman (Nersès)
mise en scène: André Steiger, Neuchâtel, 1999

 
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