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Œuvres    
À la frontière du pays fertile

À la frontière du pays fertile
avec : Eleftheria Divari (Skhodra), René-Claude Emery (Rouslan), Rachel Esseiva (Agota), Olivier Havran (Nihad), Natacha Jenny / Guiti Tabrizian (Zuleikhan), Cordélia Loup Blanc (Kalila), Marie-Eve Mathey-Doret (Bagalova), Gilles Stuby (Memel)
mise en scène : Gérald Chevrolet
Classe de diplôme de l’Ecole de Théâtre Serge Martin
création le 15 mars 2005 à l’API, Ecomusée Voltaire, Genève

C’est un groupe de jeunes gens. Ils ont perdu qui son père, qui sa mère, qui son oncle, son frère dans une guerre sans nom. Mais comment s’en souviennent-ils puisqu’ils ont quitté le pays où cette guerre se passait, alors qu’ils avaient à peine ouvert leurs yeux d’enfants ? Ont-ils vu ? Leur a-t-on raconté ? D’où viennent les images et les récits qu’ils portent en eux ? Peut-on décréter l’oubli ? Comment concilier cette contradiction de la mémoire nécessaire et de l’indispensable oubli, pour continuer à vivre, tout simplement ?


Extrait de texte :

Zuleikhan, filmée en direct, gros plan sur le visage, elle regarde la caméra sans ciller  – Petar Topoljski ? Il a rien voulu vous dire, Memel, ce porc, hein ?… Pas de couilles ! Il vous l’a raconté, quand Rouslan est revenu, son voisin, enfin le fils de son voisin, il vous a dit quand il est tombé sur Rouslan et qu’il lui a tendu la main ? Il vous l’a dit, ce porc de Memel, ce qu’il a fait quand Rouslan a détourné les yeux, qu’il a craché par terre ? Rien. Il a rien fait. Memel est resté planté avec sa main tendue, l’autre passait sans faire mine de le voir. Alors venez pas nous emmerder avec vos questions sur la mort de Petar Topoljski et sur le commencement du commencement. La main tendue du survivant à l’assassin est aussi obscène que la main de l’assassin tendue au survivant…

Bagalova – Tais-toi !

Lumière sur quatre filles qui font la queue devant le robinet d’eau, des jerricanes de plastique posés à leurs pieds.

Zuleikhan, tournant la tête vers elles – Pourquoi je me tairais ? Pourquoi je le dirais pas ?

Agota – Parce que c’est défendu.

Zuleikhan – Moi, je n’oublie pas ma colère !

Kalila – On a juré qu’on tiendrait fermé le livre des comptes.

Skhodra – Fermé le sceau de nos lèvres.

Zuleikhan – Je voudrais voir laquelle m’empêchera de pleurer !

Skhodra – Va dans la montagne, pleure et parle à la montagne ! Rentre chez toi, ferme porte et fenêtres, pleure et parle aux murs ! Ici, rien ne doit être dit qui puisse faire un recommencement !

Zuleikhan – Comme si ça s’était jamais arrêté ! Comme si l’addition n’avait cessé de s’allonger des actes, des paroles, des pensées tues, des silences de chacun ! Quand Rouslan est allé vers Memel et lui a tendu la main, Rouslan savait bien ce qu’il avait fait, et ce porc de Memel savait ce que Rouslan avait fait, et Rouslan savait que Memel savait ce qu’il avait fait !

Bagalova – Tu sais bien que Rouslan a rien fait ! Il est trop jeune.

Zuleikhan – Je sais ce que je sais.

Kalila – On sait rien. Moi, quand ils m’ont demandé de raconter ce que je savais de la mort de ce…

Zuleikhan – Petar Topoljski. Tout le monde sait qu’il sera pas le dernier.

Bagalova – Tais-toi.

Agota – Memel non plus sait rien. Un matin, ses cheveux étaient devenus blancs, et ils ont commencé à tomber comme ceux d’un vieillard, mais c’est pas du tout un vieillard. Ça s’est passé pendant la nuit. Mais au matin il se rappelait plus ce qu’il avait rêvé.

Zuleikhan – Ce qu’il dit.

Kalila – Alors tu ne diras rien, comme moi quand ils m’ont demandé de raconter.

Zuleikhan – La pierre, je l’ai vue.

Bagalova – Tu n’as rien vu. Tu vendais des pommes sur le marché.

Zuleikhan – La pierre, elle était ronde.

Skhodra – Mêle-toi de ce qui te regarde, va pleurer dans le verger de Medjan !

Zuleikhan la regarde sans comprendre. Bref silence. Kalila repousse Skhodra avec violence.

Kalila, les yeux au ciel – C’est pas vrai ! L’eau d’ici est telle que les enfants naissent les doigts écartés et laissent tout échapper  !

Zuleikhan – Ronde. Ensanglantée.

Bagalova se jette sur Zuleikhan pour la faire taire, l’étrangle.

Zuleikhan – Laisse-moi respirer !

Bagalova – Je ne laisserai pas un mot sortir de ta gorge, pas un seul.

Zuleikhan – Tu m’étouffes !

Bagalova – Je t’écraserai plutôt la bouche à coups de talon. Oublie.

Zuleikhan – Je t’emmerde.

Bagalova – Oublie !

Zuleikhan – Jamais mon malheur ne m’oublie.

Bagalova – Ta colère, garde-la pour toi. Ton malheur qui ne t’oublie pas, tais-le. Pleure.

Zuleikhan – J’ai pas envie de pleurer.

Bagalova – Tu disais qu’il fallait pleurer, alors pleure.

Bagalova lui cogne la tête par terre.

Bagalova  – Pleure, sale conne !

Zuleikhan – Plus de larmes…

Sans relâcher sa prise, Bagalova relève Zuleikhan et la serre dans ses bras. Zuleikhan se débat désespérément.

Zuleikhan – Non, pas ça ! T’es qu’une pute !

Bagalova – Pleure, mon petit chat.

Zuleikhan – Le petit chat, il se fait niquer par…

Bagalova lui ferme brutalement la bouche et la berce. Zuleikhan essaie en vain de la mordre.

Agota, à Bagalova, écœurée – Arrête ça.
       
Agota, Kalila et Skhodra séparent Bagalova et Zuleikhan qui reste recroquevillée à terre. Bagalova, indifférente, ramasse son jerricane d’eau. Zuleikhan pleure.

Skhodra, à Bagalova – T’es vraiment dégueulasse.

Les femmes s’éloignent en portant péniblement les jerricanes pleins d’eau. Après un instant. Zuleikhan se relève aussi, s’essuie les yeux, crache en direction de Bagalova qui ne se retourne même pas, prend son jerricane et les suit.

Agota – Tu couches avec ?

Nihad, un vieux fusil en travers sur l’épaule – Qui ?

Agota – Ton fusil. Pourquoi je suis revenue vivre ici ?

Nihad – T’es née « après ».

Agota – Et alors ?

Nihad – Tu ne peux pas « revenir », puisque t’es jamais venue.

Agota – D’accord : pourquoi est-ce qu’on m’a envoyée dans ce pays pourri ?

Nihad – C’est chez nous. Agota, faut que je te dise…

Agota, chante en hurlant – Whistlin past the graveyard steppin on a crack…

Nihad – Pourquoi on serait restés chez eux quand ça va mieux chez nous ?

Skhodra, à Nihad –  Bagalova se crêpe le chignon avec Zuleikhan !

Agota – Laisse-les faire. Chacune joue son rôle : victimes, assassins… Mais les rôles sont pas distribués : on sait pas si les sodrovniki sont réellement des victimes et les vodlaques des assassins, parce que les vodlaques disent être les victimes de tout le monde, et que les sodrovniki sont des assassins qui se disent des victimes. La scène change pas jamais : à la fin, elles se disputent pour savoir laquelle est plus victime que l’autre, la victime la plus victimée, et alors les vieux s’y mettent…

Skhodra – Nihad, prends le fusil et vas-y, merde !... Quelle confiance on peut accorder à un vieux de plus de quarante ans ?
À Agota, méprisante.
Tu sais rien de la vie des morts.

 
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