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Œuvres    
Au Malheur des dames

Au Malheur des dames
avec :
Jacques Denis
Danielle Devillers
Jean-Louis Feuz
Jean-Pierre Malo
Martine Paschoud
Yvette Théraulaz

mise en scène : André Steiger
scénographie et costumes : Roland Deville et Serge Marzolff
réalisation des costumes : Conchita Salvador
assistant à la réalisation : Michel Moulin

T.ACT / Centre Dramatique de Lausanne – Théâtre de Vidy, 1980
création le 15 janvier 1980 au Théâtre de Vidy, Lausanne

"La pièce se situe à la fin du 19e siècle, dans le Paris des Années folles. Comme promotion publicitaire à l'ouverture d'une grande vente de frivolités féminines, le propriétaire du magasin "Au bonheur des dames" offre en prime à sa clientèle une représentation de La Traviata de Verdi. Il engage, pour le rôle de Violetta, une cantatrice de Clermond-Ferrand, Constance Dugazon. Celle-ci, perdue dans un Paris qu'elle ne connaît pas, prend son travail au sérieux et se livre à une enquête sur la condition sociale des courtisanes, afin de préparer son rôle.
On sait en effet que La Traviata s'inspire de l'aventure de l'une des plus célèbres demi-mondaines de l'époque, Marie Duplessis, dont Alexandre Dumas fils a fait l'héroïne de sa Dame aux Camélias sous le nom de Marguerite Gautier.
Comment opposer à la courtisane malheureuse (la Dame aux Camélias meurt à la chute du rideau) une prostituée heureuse ?
Michel Beretti est allé la chercher dans deux pièces d'Henry Becque : La Parisienne et La Navette. Elle s'appelle Clotilde.
L'enquête de Constance Dugazon l'amène à poser une question plus générale : qu'est-ce que l'existence au 19
e siècle ? Avec l'essor industriel, l'économie est devenue un problème de masse... et de Marx. L'opposition entre le désir, le plaisir et la mort se pose en termes freudiens : Eros et Thanatos. La pièce s'organise dès lors sur quatre éléments : les grands magasins (l'économie de marché), l'opéra, la prostitution et la mort. Le décor de Roland Deville et Serge Marzolff reproduit ces quatre lieux du spectacle. Selon André Steiger, le thème de la mort fonctionne sur la pourriture du corps (l'anarchie), la dissection (l'analyse marxiste de la société) et la conservation du corps (le capital)."

décor du Malheur des Dames - 1980

Le sacrifice des courtisanes
« On a beau dire, il n’y a pas de lieu plus compromettant qu’une bibliothèque. » Cette phrase, l’auteur la met dans la bouche de Mademoiselle Dugazon. Constance Dugazon, cantatrice à Clermont-Ferrand, est peut-être le personnage-clé du Malheur des Dames. Berthou et Mouron l’engagent à chanter La Traviata pour l’inauguration de leur grand magasin. Mais elle ignore hélas tout de la condition des courtisanes sous le Second Empire ; or Violetta, l’héroïne de Verdi, fut inspirée par Marguerite Gautier, l’intrigante fameuse de La Dame aux Camélias, roman d’Alexandre Dumas fils, lui-même amoureux de Marie Duplessis.
Tout ce beau monde se retrouve à l’inauguration. C’est dire que Michel Beretti nous égare volontairement dans le dédale de ses propres lectures, et qu’il tente de compromettre le spectateur dans la plus loustique des bibliothèques. Si l’on admet le principe initial de jeu des citations en miroir, très discutable, on n’a pas fini de rire. Voyez plutôt.
L’auteur nous entraîne dans la foulée d’Emile Zola, au Bonheur des Dames, le magasin de confection féminine (ancêtre des grandes surfaces) dont Berthou rêve de s’emparer. Encore lui faut-il éliminer son directeur, M. Mouron. Il va s’y employer, non sans rencontrer quelques fantômes ou buter sur quelques cadavres. Celui d’une femme en particulier. « Est-ce vrai, dit-on, que le magasin est construit sur les ossements d’une femme ? » Naturellement : « Elle lui a donné le Bonheur des Dames, et puis il l’a tuée. Pendant la construction, elle est tombée dans dans un trou du chantier. »
Ce cadavre mystérieux, André Steiger l’appelle volontiers le corps du délit. Il n’est évidemment celui de personne. Ou plutôt, il est à la fois celui de Mme Mouron, celui de Marie Duplessis, celui de Marguerite Gautier, celui de la Dame aux Camélias, celui de Violetta, celui de la Logistilla, etc. Sans lui, la pièce ne tiendrait pas debout.
Car ce qui intéresse l’auteur n’est pas tellement qu’il faille d’abord tuer une femme afin de promouvoir la femme, qu’il faille en supprimer une, pour vendre à toutes les autres l’image de la féminité, identifiée à la mode, dont M. Mouron décide. Certes, le cadavre de cette femme hante le rayon de la lingerie féminine. Toutefois, au-delà d’une fable un peu sommaire, Beretti met en cause la fortune de certains titres : La Dame aux Camélias, Au Bonheur des Dames… Fortune édifiée sur autant de meurtres littéraires. Des meurtres impunis, mais qui rapportent. C’est le sacrifice des courtisanes qui absout le lecteur de s’être laissé séduire. Toute bonne histoire est l’histoire d’une rédemption. Au terme du livre, c’est pour le salut du lecteur que meurt l’intrigante.
Constance Dugazon demande carrément l’exhumation de la Dame aux Camélias. Nous voici donc à l’Institut de médecine légale, où l’on dissèque d’autres cadavres, bien réels. L’auteur voudrait-il nous montrer l’envers de nos fictions, et découvrir quelle dégoûtante réalité les romanciers et les dramaturges exploitent ? Marguerite Gautier à la morgue… C’est une belle escroquerie : le Malheur des Dames, après tout, est-il autre chose qu’une histoire inventée, une représentation, une pure chimère ?
« Que votre corps pourri se prostitue encore une fois ! » Bien que les répliques misogynes abondent, des indignations féministes traversent le drame. Les unes semblent curieusement solidaires des autres. Au Malheur des Dames est un texte chargé de paradoxes sexuels.
C’est en cela d’ailleurs qu’il émarge au simple exercice formel qu’il exécute. Les excès et les accès phobiques du Malheur les constituent en texte personnel. Mais ils peuvent exaspérer certains. On a l’impression que les cantatrices sont profondément idiotes aux yeux de Beretti. Peut-être parce qu’elles approchent de trop près, dans le chant, une jouissance qui les dépasse, et qui les dispense même de jouir ? Constance Dugazon est un monstre de ce genre, dont le physique ridicule accuse l’équivoque sexuelle. Est-ce par hasard qu’elle se promène chez les courtisanes ? Son regard censeur devient jaloux. Les courtisanes de Beretti sont plus rouées que perverses ; elles sont maternelles, aussi, puisqu’elles ont des ruses de mères. Quant aux vendeuses du grand magasin, elles composent une parfaite galerie de filles du peuple et de poules. En tous cas, chacune des figures féminines du Malheur est double. C’est le cas de dire que l’auteur les fait basculer à sa manière.
Michel Beretti s’amuse à décoder la belle machine morale des fictions du Second Empire. On ne s’étonnera donc pas qu’il nous conduise tout droit au Théâtre du Vaudeville. La Dame aux Camélias n’a-t-elle pas triomphé sur scène, dans l’adaptation qu’en écrivit Dumas lui-même, qui inaugurait ainsi la comédie de mœurs ?
André Steiger a souvent monté (et démonté) les pièces d’Eugène Labiche. Il était donc tout destiné à servir le vertigineux esprit d’escalier de Beretti. Ce spectacle sur l’histoire des formes devait être réalisé par un formaliste averti. Les décors de Roland Deville et Serge Marzolff « signifient » aussi bien un magasin de confection qu’un immense cimetière – ou peut-être, une scène d’opéra ? – Six comédiens (Jacques Denis, Danielle Devillers, Jean-Louis Feuz, Jean-Pierre Malo, Martine Paschoud, Yvette Théraulaz) jouent les 65 rôles de la pièce… 65 rôles environ : il a fallu les répartir, parfois, arbitrairement, car les répliques n’étaient distribuées qu’en H (homme) 1, 2, 3, et F (femme) 1, 2, 3. Au Malheur des Dames met en scène des discours, plutôt que des personnages.
On avait oublié qu’Alexandre Dumas fut un dramaturge épique, ou peu s’en faut : émule de Diderot, il voulut relever le drame bourgeois dans la comédie à thèse. Et Zola… Inutile d’insister. On nous a parlé, en classe, de l’épopée « scientifique » qu’a pu représenter l’interminable roman des Rougon-Macquart. On nous a suffisamment dit, également, qu’Au Bonheur des Dames était l’un des premiers livres sur le capitalisme moderne.
Michel Beretti tenait donc un bon sujet. Mais sa pièce nous prouve (malgré lui ?) qu’une déconstruction formelle ne suffit pas à désamorcer ceux des effets auxquels les textes parodiés s’efforçaient d’atteindre en priorité. Par moments, Constance Dugazon nous émeut presque autant que la Dame aux Camélias…
Souhaitons que cette pièce atteigne de nombreux spectateurs. Le public seul peut et doit la sanctionner. On prétend contester, parfois, le droit des gens de théâtre à innover. Mais c’est le droit des nouveautés d’être goûtées. (M. Mouron ne s’exprimerait pas autrement.) Aucun spectacle ne s’impose d’autorité. Il mérite d’être combattu et il mérite d’être approuvé.

Yves Laplace (« Construire », 16 janvier 1980).

 
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