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Fagalî scènes sondes

Fagalî

Ces premières scènes-sondes sont des essais d’écriture, un matériel en progression, remanié, raccourci, développé, ou abandonné.
 
personnages
Diallo, éleveur
Bintarê, épouse de Diallo
Traoré, agriculteur
Mourorê, sœur de Diallo et épouse de Traoré
Abdul, enseignant
Aïssa, épouse d’Abdul
Yèro, demi-frère de Mourorê et de Diallo / Ambaga, son frère jumeau
Yaboudou, une vieille femme
Paamarê, griotte
Joseph, négociateur étranger / un cheikh du « Djihad de la Vache »
Ouleye, agricultrice, veuve
Sylla, fonctionnaire, beau-fils de Yaboudou 

La scène est dans un village.
 
Scène-sonde 1
Joseph, Ouleye, puis Yaboudou, Abdul, Aïssa, Mourorê, villageois.
 
Une place.

Entre Joseph, un Blanc en costume occidental froissé par le voyage dans la chaleur. Indécis, il regarde autour de lui. Curieuse, Ouleye renoue son pagne et s’approche.

 
En français (sous-titrage en bambara) :
Ouleye – Bonjour.
Joseph – Bonjour. Ici, c’est bien Mamba ?
Ouleye – Ça dépend.
Joseph – De quoi ?
Ouleye – Il y a deux Mamba. Le premier Mamba est habité par des Peuls, des Dogons, des Bozos et des Songhaïs ; dans le deuxième Mamba, il y a des Dogons, des Peuls, des Bozos et des Songhaïs.
Joseph, la regarde sans comprendre – Ah.
Ouleye lui apporte de l’eau qu’il considère avec méfiance, fait poliment « non » de la tête. Abdul les observe de loin.
Ouleye – Je sais bien que vous, les toubabs, ne pouvez pas la boire. Faites seulement semblant d’y tremper vos lèvres. On ne refuse pas l’eau de la bienvenue.
Joseph trempe ses lèvres. Yaboudou surgit, lui arrache le bol des mains et le jette par terre, à la stupéfaction de Joseph.
En bambara :
Yaboudou – Femme sans vergogne ! Maudite sois-tu ! Le cadavre de ton mari est à peine refroidi que tu sors de ta maison et que tu fais l’intéressante devant un étranger, un cafir en plus ! De la main à la main, tu lui donnes l’eau ! Tu n’as pas honte, espèce de débauchée ?
Aïssa paraît au côté d’Abdul.
Aïssa, en songhaï – Qui est-ce qui crie comme ça ?
Yaboudou – Est-ce que tu as le feu au cul pour ne pas pouvoir attendre les quatre mois et les dix jours prescrits, femme impudique ?
Mourorê paraît.
Mourorê, à Abdul, en fulfulde – Qu’est-ce qui se passe ?
Ouleye – Pourquoi m’insultes-tu ? Que t’ai-je fait ?
Yaboudou – Tu iras en enfer !
Ouleye – Comment puis-je me nourrir si je ne sors pas pour cultiver ma parcelle ?
Yaboudou – Tu as refusé d’épouser le frère de ton mari, ne t’en prends qu’à toi-même !
Ouleye – La famille de mon mari m’a pris bien plus que ce que je lui devais en héritage ! Cesse de te mêler des affaires des autres. Si tu veux savoir : mon beau-frère a déjà deux épouses qu’il ne satisfait pas et qu’il bat, et il sent mauvais !
Yaboudou – Une femme se résigne et se tait, c’est pour ça que ses enfants sont bénis.
D’autres villageois paraissent : Traoré, Diallo, Bintarê.
Bintarê, à Ouleye, en bambara – Sabali ! on ne dit pas ces choses, le respect à l’aînée.
Ouleye, en bambara – Quel respect je lui dois, à cette vieille folle qui a fait périr je ne sais combien de petites filles sous son fer souillé ? Est-ce qu’elle n’a pas fait ton malheur à toi aussi ?
Bintarê, en bambara – Tais-toi.
Ouleye – Elle devrait être en prison, s’il y avait une justice !
Offusquée, Yaboudou s’éloigne.
Yaboudou – Assurément, c’est toi qui as fait mourir ton mari ! Une femme libre est une femme de malheur.
Yaboudou sort.
Traoré, à Mourorê, en bambara – Le Blanc, sous l’arbre, qui est-ce ?
En français (sous-titrage en bambara) :
Joseph – Qu’est-ce qu’elle voulait ?
Ouleye – Plaisanter. On rit beaucoup au village.
Joseph, pas convaincu – Ah ?
Traoré, à Ouleye, en bambara – Qu’est-ce qu’il vient faire ici, ton Blanc ?
Ouleye, en bambara – Ce n’est pas « mon » Blanc, et tu n’as qu’à le lui demander. (En français, à Joseph) Ils se demandent tous ce que vous êtes venu faire ici, à Mamba.
Joseph – J’ai rendez-vous.
Abdul s’approche.
Abdul, en français – Le chef du village n’est pas là. Je suis l’instituteur.
Joseph – J’ai rendez-vous avec quelqu’un du gouvernement.
Ouleye, rit. En français – Nous n’avons jamais vu quelqu’un du gouvernement à Mamba. (En bambara) Il a rendez-vous avec le gouvernement.
Tout le monde rit.
Joseph – Il est en retard.
Ouleye – Vous êtes en Afrique.
Diallo, en fulfulde – Le gouvernement est toujours en retard chez nous.
Rires.
Joseph – … et avec quelqu’un de l’Agence.
Ouleye, en français – L’Agence ?
Abdul, en bambara – Il négocie avec l’Agence !
Les villageois se regardent.
Joseph manipule une télécommande. Image satellite de la région. En fonction du lieu théâtral, l’image peut aussi être projetée au sol, les comédiens se déplaçant alors dessus.
Yaboudou, intriguée, est revenue voir.
Les répliques en français de Joseph, d’Abdul et d’Ouleye sont sous-titrées en bambara :
Traoré – Là, ce sont mes champs !
Ouleye, en bambara – Les miens sont… (Elle cherche) là et là.
Abdul, en songhaï – Regarde, Aïssa, ici, c’est l’école.
Mourorê, en bambara – La mosquée… l’épicerie de Sid Omar…
Diallo, en fulfulde – Avec mon troupeau, je passe là pendant l’hivernage.
Bintarê, à Diallo, en fulfulde – Papa, vois notre maison ! Comme c’est petit !
Yaboudou, en bambara – Là, c’est le cimetière où est enterré ton mari, Ouleye.
Joseph montre un vaste territoire.
Joseph – La firme que je représente achète tout à l’Etat. 100 000 hectares.
Ouleye, stupéfaite, en bambara, puis en français – Mais on habite là ! C’est notre village !
Joseph – L’Agence garantit que les terres vendues n’ont pas de propriétaires…
Abdul, en bambara – Toutes les terres sont vendues par le gouvernement ! A une société…
Traoré, en bambara – Nos terres ? Qui veut prendre nos terres ?
Joseph – D’ici à là, il y aura un canal d’irrigation. 40 km. Prise d’eau dans le fleuve. Les casiers : riz, blé…
Abdul, en bambara – Il y aura un canal là. Pour apporter l’eau aux cultures.
Diallo, en fulfulde – C’est par là que je fais passer mon troupeau ! Comment je ferai traverser mes vaches ?
Bintarê, en fulfulde – Et nous pour aller vendre nos légumes et nos fruits ?
Joseph – Une route goudronnée pour les camions et les grosses machines agricoles. Les gravats de la construction seront stockés à cet endroit.
Ouleye, en bambara – Ils veulent couvrir notre cimetière avec des gravats.
Joseph – Il faudra peut-être déplacer le village. Ces villages-là aussi.
Ouleye, en bambara – Ils veulent déplacer tous les villages.
Traoré, menaçant – C’est lui, le directeur ?
Abdul, en français – C’est vous, le directeur ?
Joseph – Je suis un intermédiaire.
Abdul, en bambara – Il dit qu’il est juste un négociateur.
Joseph – Est-ce que vous avez des titres de propriété ?
Silence.
Ouleye, amère, en bambara – Des papiers ! Il demande si l’un d’entre nous a des papiers. Des papiers qui prouvent que ces terres sont bien à nous !
Traoré, en bambara – Abdul, dis-lui que nous cultivons ces champs depuis des années et des années, que nos pères et les pères de nos pères les ont cultivés avant nous.
Diallo, en fulfulde – Abdul, dis-lui que, depuis aussi longtemps que s’étend la mémoire des griots, nos troupeaux ont toujours pâturé là quand les récoltes étaient faites et que nous sommes toujours passés par ici quand le temps du yaaral était venu…
Traoré – Il faut qu’on parle avec le directeur.
Diallo – Peut-être qu’il y a moyen de s’arranger avec lui.
Mourorê – Non. Il faut dire qu’on ne veut pas, c’est tout !
Abdul, en français – Ils veulent rencontrer le directeur.
Joseph – Le directeur ? Quel directeur ?… Je représente un fonds d’investissement où il y a des capitaux chinois, turcs, sud-africains, australiens… Le siège est à Dubaï. Ou à Hong-Kong.
Abdul essaie de traduire, renonce.
Traoré – Pourquoi ils font ça ?
Ouleye, en français – Pourquoi vous faites ça ?
Joseph – Pour nourrir l’Afrique, Madame. Pour nourrir la planète.
Ouleye, en bambara – Ils font ça pour l’argent.
Diallo – Traoré, qu’est-ce que tu attends pour aller prévenir le chef de village ?
Traoré – Tu n’as qu’à y aller : il est Peul comme toi !
Mourorê – Il faut aller voir tout de suite le chef Dicko.
Joseph – Il faut des moyens, de gros moyens. Des barrages, des canaux, des routes, des semences, des engrais. La petite agriculture familiale, c’est fini. La culture du mil à la houe n’a plus d’avenir…
Tous sortent, à l’exception d’Ouleye, sans plus prêter attention à Joseph qui les regarde partir, décontenancé. Ouleye apporte une vieille chaise.
Ouleye – Asseyez-vous en attendant le gouvernement.
Joseph – Le soir tombe.
Ouleye – Il va venir. Ou il viendra demain.
Joseph, inquiet – Demain ?
Ouleye – Et vous, où habitez-vous ?
Joseph – Moi ? Quelle importance ?
Ouleye – Vous habitez bien quelque part ? Où est votre pays ?
Joseph – Là où il y a du travail. J’ai vécu dans beaucoup de pays.
Ouleye – Comme un migrant, alors.
Joseph, vexé – Je gagne bien ma vie. Où que je sois dans le monde, j’ai un bel appartement, bien que je n’ai guère le temps d’y vivre.
Ouleye – Alors, vous ne pouvez pas comprendre…
On entend plusieurs motos qui s’approchent, s’arrêtent. Les conducteurs font ronfler les moteurs. Puis silence.
Ouleye – Vous feriez mieux de partir, maintenant. Vous avez entendu les motos, non ?
Joseph – Les motos ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
Sans répondre, Ouleye sort, suivie du regard par Joseph, perplexe.
 
Scène-sonde 2
Paamarê.
 
On entend un hoddù lointain qui égrène une mélodie. Paamarê est assise sur une chaise devant la caméra montée sur pied qui enregistre. Le vidéaste cadre son visage sur lequel on peut lire ses émotions.
Elle parle tantôt en bambara, tantôt en fulfulde.
Paamarê – Ce jour-là, ils ont tué le chef du village qui revenait du Cercle. Je n’ai pas su tout de suite qu’ils avaient tué le chef Dicko. Je ne l’ai appris que le lendemain. Moi, je pleurais comme toujours dans ma case.
Cela faisait quelques mois qu’ils venaient sur des motos, les jeunes. Ils ont interdit aux petites filles et aux petits garçons de jouer ensemble ; ils ont interdit aux femmes de se laver dans le fleuve ; ils ont interdit d’accueillir le cortège des mariées avec des chants et des danses.Hoddù yehîno vèlde, sokol lêbol tadji… (Le hoddù jouait agréablement, mais un crin cassa)
Ils ont cassé le hoddù de Samba, ils ont tué mon grand frère Samba. Qui sera encore capable de chanter la généalogie des familles ? Mon frère était le garant de toute l’histoire du pays, et ils l’ont tué. Comme ils ont tué Modi Djigandé.Moi, ils m’ont battue parce que j’avais chanté.Elle chantonne d’une voix cassée :« Yidima yô n’gourè, Anta… » (Ta vue fait vivre, Anta) « Yimmandè Anta et yaadè Kaaba be njedodiri ko mbouri hein jawaaba… » (Chanter Anta ou aller se recueillir devant la Kaaba équivaut à la même chose) Je ne savais pas que c’était une des chansons que leur prédicateur Amadou Kouffa chantait autrefois en l’honneur des belles. Comment peuvent-ils dire que Dieu n’aime pas le beau chant ? Est-ce que glorifier la beauté, ce n’est pas glorifier la création de Dieu ? J’ai cessé de chanter.
 
Scène-sonde 3
Abdul, Aïssa.
 
Chez l’instituteur.
Nuit. Un rayon de lune éclaire la chambre. Abdul, assis, regarde dans le vide. Aïssa, allongée sur la natte, se redresse.
En bambara, phrases en songhaï et en tamachek :
Abdul – Où en est la nuit ?
Aïssa – L’heure de la prière est encore loin. Viens dormir. Qu’est-ce que tu guettes, mon pauvre mari ? (Elle rit.) Le couteau qui va t’égorger n’a pas encore été aiguisé sur la pierre.
Abdul – Tu n’es pas d’ici.
Aïssa – Oui, je suis une étrangère. « Peau blanche » parmi les peaux noires et les oreilles rouges. Les femmes qui m’appellent « rebelle » comme le sont, disent-elles derrière mon dos, tous ceux de ma race…
Abdul, las – Il n’y a pas de races.
Aïssa – … je les regarde droit dans les yeux. Je suis de bonne lignée et toi, tu me fais honte. Quatre gamins viennent sur des motos plus grosses qu’eux, ils t’ordonnent de fermer l’école, et tu leur obéis ! Ils brûlent tes quelques livres de grammaire et de calcul, et tu laisses faire ! « L’école des Français » ! Tu crois que l’école coranique donnera un avenir à des enfants qui ne savent ni lire ni écrire ? Juste de la chair à jihad.
Abdul – Parle plus bas.
Aïssa, moqueuse – Qui nous écoute ?
Abdul – L’école n’est pas fermée. Officiellement, elle n’est pas fermée. En suspendant les cours, je protège les enfants.
Aïssa – Belle excuse.
Abdul – Si les parents envoient leurs enfants à l’école maudite, ils seront battus.
Aïssa – Les petits talibés qui mendient devant la mosquée et qui ânonnent le Coran sans rien comprendre, ils feront des vrais musulmans ?
Abdul – Tais-toi.
Temps.
Abdul – Pour quatre-vingt mille francs par mois, je n’ai pas la vocation du martyre.
Temps.
Abdul – Je suis resté. Je ne me suis pas enfui comme d’autres.
Temps.
Abdul – Tu ne comprends rien. Ici les dents sont blanches, mais il y a le sang au-dessous. Tout à l’heure, l’homme qui a tué le chef Dicko sera à son enterrement.
Aïssa – Tu le connais ?
Abdul – Oui.
Aïssa – D’autres que toi le connaissent ?
Abdul ne répond pas.
Aïssa – C’était un chasseur Dozo.
Abdul – Va regarder dans la petite jarre.
Curieuse, Aïssa va à la jarre, en tire un vêtement noirci.
Aïssa – Qu’est-ce que c’est ?
Abdul – Un costume de chasseur Dozo que celui qui a tué a voulu brûler.
Aïssa – C’est un Dogon, l’assassin ?
Abdul – Pourquoi un Dogon ?
Aïssa – Parce que les Dicko sont des Peuls.
Abdul – Et alors ?
Aïssa – Les Dogons tuent les Peuls.
Abdul – Ce n’est pas si simple.
Aïssa – Les Dicko vont se venger et tuer le Dogon qui a tué leur père. Les Peuls sont comme ça.
Abdul – Je ne crois pas, non.
Aïssa – Moi, c’est ce que je ferais.
Temps.
Aïssa – Pourquoi ne vas-tu pas dire ce que tu sais aux gendarmes ?
Abdul – Les gendarmes aussi ont des familles.
Aïssa, hausse les épaules – Tu sais qui a tué et tu ne dis rien.
Abdul – Pour que toi et les enfants vous fassiez égorger ? Ça n’arrangera rien si je parle, au contraire.
Aïssa – Qu’est-ce que tu vas faire avec ce costume brûlé de chasseur ?
Abdul – Je ne sais pas.
Temps. On entend l’appel à la prière. Abdul ne bouge pas.
Aïssa – Tu ne pries plus. Tu n’avais pas confiance dans la justice des hommes, maintenant tu n’as même plus confiance dans la justice de Dieu.
Abdul – Qu’Il me pardonne, mais Dieu dort, Il dort profondément. Ali a vu ceux qu’on dit être djihadistes boire le thé avec les gendarmes.
Aïssa – Tu l’as cru ? Comment Ali sait-il qu’ils sont djihadistes ?
Abdul – D’ailleurs, est-ce qu’ils sont djihadistes ?
Aïssa – Tu veux que je dise quoi ? Les « gens de la brousse » ?
Temps.
Aïssa – Demain, je partirai. Je rentre chez moi, dans le Nord.
Abdul – Là-bas non plus, ce n’est pas sûr.
Abdul va vers la porte et regarde au-dehors.
Aïssa – Chez moi, on sait ce qu’on veut ; on sait qui est qui ; on ne dit rien, mais on fait ce qui doit être fait : on tue celui qui a tué.
Abdul – Et après on tue celui qui a tué celui qui a tué ?
Aïssa – Je prends les enfants avec moi. Je veux qu’ils grandissent dans l’honneur. Qu’est-ce que tu regardes ?
Abdul – Une ombre. Une ombre s’approche de chez Traoré.
 
Scène-sonde 4
Traoré, Yèro, puis Mourorê.
 
Chez Traoré.
Nuit. Traoré regarde au-dehors.
En bambara :
Traoré – Que viens-tu faire ici ?
Yèro ne répond pas.
Traoré – Si Mourorê te voit avec cette arme, elle te chassera. Cache-la sous le bois au-dehors.
Temps.
Yèro – Je viens voir ma sœur.
Traoré – Si tu n’étais pas son jeune frère, son préféré, je te ferais sortir de ma maison à coups de pied au derrière.
Yèro entre. Il porte un costume de chasseur Dozo.
Traoré – Un chasseur Dozo avec une Kalachnikov ! A-t-on jamais vu ça, un Dozo sans sa vieille pétoire mystique ? Enlève ce costume.
Yèro – Je porte le vêtement de ceux qui protègent.
Traoré – Es-tu un initié ? Un maître-chasseur ?
Yèro – Ne me cherche pas querelle. J’appartiens à la milice d’auto-défense.
Traoré – Défense contre qui ?
Yèro – Ceux qui nous veulent du mal.
Traoré – Qui « nous » ? Qui « eux » ? C’est un métier, ça ?
Yèro – J’ai un salaire.
Traoré, prend une houe – Avec ça, tu fais un métier.
Yèro – Tu as entendu le Blanc ? La culture du mil à la houe n’a pas d’avenir.
Traoré – J’ai entendu le Blanc, oui : si les Chinois veulent du riz, ils n’ont qu’à en faire pousser chez eux. Tu trouves ça sensé, toi, d’en faire pousser ici pour l’envoyer à l’autre bout du monde ?
Yèro – Tu raisonnes comme ton vieux. Ton vieux a eu sept enfants. Tes enfants se partageront-ils eux aussi tes champs déjà sept fois divisés ? Avec les 3 hectares qui te restent, tu n‘as même plus de quoi nourrir ma sœur et vos enfants !
Mourorê entre.
Mourorê – Ne mêle pas ta bouche à notre vie. Qu’est-ce que tu viens faire à la nuit comme un voleur ?
Traoré – Demande-lui si s’il n’aurait pas vu les bêtes qu’on a volées à Diallo.
Mourorê – Ne traite pas mon frère de voleur !
Traoré – De fainéant, alors ?
Mourorê – Il trouvera du travail, dès que les choses iront mieux.
Traoré – Quand ? Quand les choses iront-elles mieux ? Il aurait pu partir à l’aventure, comme beaucoup d’autres…
Mourorê – Pour se noyer ? Pour mourir de soif dans le désert ?
Traoré – Depuis toujours, nous échangeons notre mil contre le lait de vos vaches, à vous les Peuls : un galama (louche) de lait contre deux de mil. Depuis toujours, les troupeaux paissent dans nos champs quand la récolte est finie, le Peuple du Fleuve échange les poissons contre le mil et le lait, et c’est ainsi que nous vivons. Assez de bavardage. Je vais aux champs. On ne pile pas le mil avec une banane molle.
Traoré sort. Temps.
Mourorê – Tu as faim ? J’ai préparé la bouillie.
Yèro fait « non ». Temps.
Mourorê – Qu’est-ce que tu es venu faire chez nous ? Ça fait des jours qu’on ne te voit plus.
Yèro – Je suis venu te dire d’aller chez maman.
Mourorê – J’en viens.
Yèro – Mourorê, quitte le village.
Mourorê – Qu’est qui se passe, Yèro ?
Yèro – Quelqu’un a été tué.
Mourorê – Tu veux que j’abandonne mon mari ?
Yèro – Traoré ne risque rien.
Mourorê – Je ne trahirai pas mon mari.
Yèro – Je suis ton frère, tu appartiens à ton peuple.
Mourorê – Qui a été tué ? Un des nôtres ?
Yèro – Tu vois que tu dis « les nôtres » !
Mourorê – Je ne le pensais pas.
Yèro – Il viendra vite, le moment où chacun sera obligé de choisir son camp.
Mourorê – Choisir quel camp ? Les enfants de Barry ne veulent plus jouer avec mes enfants parce qu’ils disent qu’ils sont Peuls, les enfants de Diallo ne veulent plus jouer avec eux parce qu’ils disent qu’ils sont Bambaras. Où est mon peuple ? Mariam et Malik me demandent pourquoi. Est-ce que des enfants peuvent comprendre ce que nous ne comprenons pas nous-mêmes ?… Tu es allé voir Diallo ?
Yèro – Il est parti avec le troupeau.
Mourorê – Yèro, j’espère que tu n’as rien à voir avec ça.
Yèro – Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne risque rien.
Mourorê – Ce n’est pas ce que je voulais t’entendre dire. Je veux parler de ce meurtre.
Yèro, rit – Nous sommes ici chez nous comme un éléphant dans un champ de mil.
Mourorê, mécontente – Va-t’en. Le jour se lève. Moi, je vais rejoindre Traoré aux champs.
 
Scène-sonde 5
Yèro, Yaboudou.
 
Une case, le jour. La vieille femme est assise sur un petit banc. Au-dehors, cris, clameurs, craquements du chaume qui s’embrase, coups de feu. Yaboudou reste indifférente. Elle attend. Yèro fait irruption, une machette à la main.
En bambara :
Yèro – Tu as un téléphone ? De l’argent ? Si tu me les donnes, tu vivras.
Yaboudou  – Mon fils, attend. Je vais te raconter une histoire, et après tu pourras me tuer.
Yèro – Je n’ai pas le temps, grand-mère. Les autres disent que je dois le faire.
Yaboudou – Tu peux laisser les autres égorger, incendier et piller tout seuls un petit moment.
Yèro – On n’a pas le temps. Donne-moi l’argent que tu caches.
Yaboudou – Je suis une vieille marmite, une calebasse cassée…
Yèro – Tu crois me faire pitié ?
Yaboudou – Pourquoi voudrais-je implorer ta pitié ? Dieu a voulu que je vive de très longues années et que je connaisse mes arrière-petits-enfants. Je ne me soucie guère de l’instant de ma mort. Tu es Yèro, c’est ça ?
Yèro – Si tu m’as reconnu, je ne peux pas te laisser vivre.
Yaboudou – Ça m’est égal. Écoute d’abord mon histoire.
Yèro – Fais vite, grand-mère.
Yaboudou – A l’origine, tous ceux qui naissaient étaient des jumeaux et ne formaient qu’un. Ainsi les jumeaux représentaient-ils l’union idéale voulue par Celui qui nous a créés. Mais aujourd’hui, toujours nous naissons mâle et femelle dans une âme double…
Yèro – Ton histoire est trop longue. Tu ne la fais durer que pour retarder ta mort. Va au fait.
Yaboudou – Encore un peu de patience. Lors de la Sécheresse, Naparé donna naissance à deux jumeaux, deux garçons, qui furent d’abord nommés Ansuo et Ansuosi. C’était la Sécheresse, le bétail mourait, les greniers étaient vides et aussi les seins de Naparé que les jumeaux écartaient en pleurant de leur bouche car il n’en sortait rien que quelques gouttes amères. Naparé finit par mourir. Son mari Sodio devint fou de douleur. Un matin, on découvrit son corps au pied de la Falaise. Les jumeaux survécurent grâce au lait d’une dernière vache. C’était la sécheresse, bêtes et gens, nous avions tous faim et soif. Naparé et Sodio avaient pour voisins Karembé et Awwa qui prirent chez eux Ansuo, et ils l’élevèrent comme leur propre fils. La dernière vache qui avait sauvé les jumeaux appartenait à Diallo et à sa femme qui n’avaient encore qu’une petite fille. Eux prirent chez eux Ansuosi, qu’ils élevèrent comme leur propre fils et qu’ils renommèrent Yèro…
Yèro – Tu mens, sorcière !
Yaboudou – … tout comme Karembé avait appelé Ambaga le premier jumeau Ansuo, pour détourner de lui le mauvais sort de ses parents.
Yèro – Ce n’est pas vrai !
Yaboudou – Tu as tué ton frère, Yèro. Voilà la vérité.
Yèro – Non !
Yaboudou – Tu as été élevé comme un Peul, et le sang des Dogons coule dans tes veines. Qu’est-ce que tu es vraiment ? Un Peul ou un Dogon ? Les deux fils d’Abdul et d’Aïssa sont-ils Songhaï ou Tamasheq ? Le fils de Traoré et de ta sœur Mourorê est-il Peul ou Bambara ? Et moi, qui suis fille d’une Bozo et d’un Dogon et qui n’aurait jamais dû naître selon la tradition, qui suis-je ? 
Yèro – Ambaga, c’était mon frère ?
Yaboudou – Oui. Et tu l’as tué. Et même si tu es Peul descendant de Peuls, tu n’es Peul que parce qu’il y a depuis toujours avec eux des Soninkés, des Bambaras ou des Haoussas. Si tu es Dogon et que tu tues un Peul, si tu es Peul et que tu tues un Dogon, si tu es Haoussa et que tu tues un Bellah, c’est ton frère ou ta sœur ou ton parent, c’est toi-même que tu tues.
Yaboudou tourne le dos à Yèro.
Yaboudou – Tu as perdu assez de temps et je suis fatiguée. Maintenant, tue-moi et va égorger avec tes frères tes frères et tes sœurs. Va t’égorger toi-même.
Voix de jeunes hommes à l’extérieur : « Eh, Yèro ? Yèro ! Qu’est-ce que tu fais avec la vieille ? Si tu es en train de la baiser, il y en a d’autres plus jeunes et moins laides ! » Rires. Yèro lève sa machette au-dessus de la tête de Yaboudou, l’abaisse, et se met à pleurer.