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Notre Algérie
en collaboration avec Ahmed Belbachir

Au cours de l’hiver 2009-2010, l'auteur et comédien Ahmed Belbachir et Michel Beretti ont échangé des courriers électroniques sur leur rapport à l’Algérie. Notre Algérie, lecture-spectacle musicale, est le produit de cet échange. Aux deux auteurs-interprètes s’est ensuite adjoint le musicien Ammar Toumi.
Notre Algérie a été créé au Centre Culturel ABC de la Chaux-de-Fonds le 23 mars 2010 (direction Yvan Cuche),

Dispositif scénique : de vieux tapis sont disposés partout sur le sol. Les sièges ont été enlevés, à l’exception de quelques chaises ou bancs le long des murs pour les personnes qui éprouvent de la difficulté à rester assis par terre.
A l'entrée du public, les spectateurs sont accueillis par les deux auteurs à la porte de la salle. Dès qu’ils se sont déchaussés et installés sur les tapis – au hasard de leur choix – on leur offre du thé à la menthe.
Quand les spectateurs commencent à occuper l’espace de jeu, Ammar Toumi installe ses instruments de musique et commence à jouer de l’oud.

Au début de la lecture-spectacle, Ahmed Belbachir introduit la soirée par une courte improvisation : « tous les trois, nous sommes Algériens ; je suis né à Lyon, et je vis à Lausanne ; Ammar est un Algérien genevois ; quant à Michel Beretti, il est né dans le centre de la France. Alors qu’est-ce que c’est, notre Algérie ? Quand nous avons proposé à (nom du directeur – de la directrice du théâtre) de venir vous raconter notre Algérie, « L’Algérie, oui, pourquoi pas ? » a dit (nom du directeur – de la directrice), avec un doute dans la voix, vous savez, un peu comme ces Parisiens dans « Les Lettres persanes », qui demandent à Rica : « Ah, vous êtes Persan ? Comment peut-on être Persan ? »

Ammar Toumi – Comment peut-on être Algérien ? (Comme en réponse à la question, il joue un solo à l’oud)

Ahmed Belbachir – Comment pouvons-nous, Beretti et moi, Belbachir de Lausanne, être Algériens ? Je lui ai posé la question.

(Il prend un feuillet)
Cher Ahmed… (Il y a quelques semaines, il m’écrivait ceci) … Cher Ahmed,
Je te réponds de Casablanca où je m’apprête à faire revivre l’ultime retour du philosophe Averroès vers Al Andalous. Ici, il y a les mêmes bruits, klaxons, mobylettes, appels à la prière, cris, musique, disputes, qu’en Algérie ou en Egypte, mélange de bruits qui paraît être le même dans les rues de toutes les villes du Maghreb et du Moyen-Orient, la même rumeur de la rue qui remonte en écho le long des façades, et les mêmes odeurs d’épices et d’ordures. Pourtant, me voilà loin de l’Algérie qui me manque. Tu me demandes pourquoi j’écris sur l’Algérie.
Pendant la guerre d’Algérie, la première, j’étais un enfant, et les échos des « événements », comme certains s’obstinaient encore à l’appeler, ne parvenaient qu’amortis jusqu’à la paisible ville d’Angers. Dans cette ville d’Angers, dans cette vallée de la Loire, qu’on dit aussi être le jardin de la France, vers la fin de cette guerre dont j’ignorais à peu près tout, un copain de jeu me montra en secret, rangée au-dessus d’une armoire, une boîte à chaussures, la descendit du dessus de l’armoire, l’ouvrit. La boîte à chaussures renfermait un crâne humain, un « crâne de fellagha », me dit-il, rapporté d’Algérie par son grand frère, parachutiste rendu à la vie civile. Beaucoup plus tard, je pensai : il a fallu couper cette tête à un cadavre, en faire fondre la chair, en nettoyer les os, manipulations qui supposent, au moins, la complicité des officiers. Au cœur du jardin de la France.
Rétrospectivement, je me dis que si j’écris, c’est aussi à cause de la vision de ce crâne dans cette boîte à chaussures. Non que je ressente la moindre culpabilité à l’égard de ce crime commis par quelqu’un de mon peuple contre un autre peuple : cette pensée m’est étrangère. J’ai trouvé tard le chemin de l’Algérie ; si je n’avais pas été ce témoin vaguement effrayé, vaguement choqué, je ne l’aurais sans doute pas trouvé.
Mais toi, Vaudois que tu es, qu’as-tu à faire encore de l’Algérie ?
Amitiés
Michel

Michel Beretti – Le lendemain, Ahmed :
Cher Michel, etc…
C’est vrai que l’ambiance des rues est la même  du Maghreb au Moyen-Orient, la rumeur, les mêmes odeurs d’épices. J’aimerais être à Alger ou à Constantine ou dans le Sud ou ailleurs, pour raconter le quotidien d’aujourd’hui des indigènes. Le mot « indigène » m’est venu spontanément à l’esprit. Quelle horreur ! J’ai horreur de ce mot : « indigènes ». Cela vient de l’enfance. J’associe automatiquement « indigène » à « barbare » ou « sauvage ». J’ai grandi avec cette idée que j’étais un sauvage. Pire, j’ai grandi avec le mépris du sauvage que j’étais. Si je dois témoigner de l’époque coloniale, je dois dire qu’elle a inculqué le mépris de soi-même aux Algériens…

Ahmed Belbachir – Je me souviens, un mois de juin, c’était. Il faisait beau, Je m’en souviens j’avais six ans. Les Français commençaient à partir d’Algérie. J’avais six ans. L’été s’approchait à grandes enjambées, des journées sans fin, ensoleillées… Tu parles ! il habite là-bas le soleil, c’est son pays, au soleil ! L’Algérie, on touchait presque l’éternité chaque jour. Comme les doigts de la main jouent ensemble un jour de bonheur, moi je jouais avec mes amis dans un club privé réservé uniquement aux Français de mon village.  Le village de Sénac, le poète de Béni-Saf.
C’est un bled paumé au bord de la mer entouré de montagnes, tout à l’ouest, tout près du Maroc, et je jouais dans ce club avec mes amis…
Béni-saf, ça ressemble à la Suisse, mais une Suisse où il n’y aurait que des pauvres - neutres mais pauvres, cela mérite d’être souligné : c’est plus facile d’être neutre quand on est riche, parce que pauvre, il faut se lever de bonne heure pour rester neutre. À Beni-Saf les gens sont pacifiques, les gens sont doux. Ils attendent le Jugement dernier et en attendant, ils se la coulent douce, loin du péché, loin de Sheitan. Tu vois Dieu partout, à Béni-Saf, j’ai mis du temps à comprendre pourquoi, ça ne vient pas seulement de la foi des gens, ça vient de leur relation avec le temps. Tu vois des sourires, là-bas, que tu ne vois nulle part. Ça vient de leur relation avec le temps. Ils ont déjà trouvé l’éternité. Donc on jouait autour du bar, et à un moment donné, je passe devant un adulte qui fumait avec un fume-cigarette, c’est à ce moment là que… (je l’entends encore) il dit un mot qui m’a – un mot – je ne peux pas le dire, qui m’a pétrifié, gelé, glacé, j’étais paralysé, tout mon être s’est concentré brutalement autour de cette balle qu’il venait de me tirer, autour de cette blessure de tout mon être, comme si c’était la fin de quelque chose, comme si c’était ma fin. L’homme au comptoir finissait d’enlever sa cigarette de son fume-cigarette, je l’ai vu à ce moment là détourner son regard plein de haine, car c’était vraiment une balle de pistolet qu’il m’avait lancée. J’ai eu instantanément mal très mal. Un mot.
« – Qu’est-ce qu’il fait là ce : bicot ? »
« Bicot ». Un mot. D’un seul mot j’avais perdu la vie, tu sais : cette chose fragile qui fait que ton esprit est libre. Comme un insecte épinglé d’un seul coup je venais de comprendre le monde, le monde tel qu’il m’attendait. Je venais de comprendre que je serais toujours rejeté par les miens, que j’étais un bâtard. Je ne pouvais plus bouger ; mes amis m’ont aidé à m’éloigner. Je me suis vu déjà dehors sur le trottoir, mort, rampant seul jusqu’à chez moi. Ils ont insulté l’homme au fume-cigarette, ils m’ont défendu. Eux aussi avaient mal, mais pas comme moi. Mais ça m’a aidé, leur solidarité. J’avais six ans.

Musique.

Michel Beretti – Cher Ahmed,
Béni-Saf, là où tu as grandi, le poète Jean Sénac y est né, tu sais : celui qui signait d’un soleil. De père inconnu, pauvre entre les pauvres. A Béni-Saf, Vénus surgit de la vague, les gouttes d’eau coulent sur sa peau. A Béni-Saf, tu te baignes avec les anciens dieux. Même quand Vénus s’appelle Leila.
J’ai vérifié : au musée d’Alger, en cachette, j’ai fait glisser un peu d’eau sur la Vénus de Cherchell. Eh bien, les gouttes glissaient sur le marbre de la même façon que sur la peau cuivrée de Leila.
Le poète Djamal Amrani vient de mourir à Alger. Il avait été l’ami de Jean Sénac, le poète de Béni-saf, peut-être son amant. Car Djamal Amrani était homosexuel. Homosexuel et Algérien. Dès qu’il rentrait chez lui, il fermait la grille, puis la porte, à double tour. A Pointe Pescade, le soir tombait, la voiture qui devait nous prendre n’arrivait pas, Djamal Amrani devenait nerveux, inquiet de voir les jeunes turbulents autour de nous. Il avait peur. Peur des barbus. Il marchait difficilement, les jambes broyées par les tortures des soldats français. Il m’avait raconté qu’il avait cité Montesquieu à un officier français qui lui avait retourné une claque.
Je n’ai jamais été l’indigène de personne ; personne ne m’a traité de bicot. Je suis né dans le centre de la France, j’ai vécu à Angers où j’ai vu le crâne dans la boîte à chaussures, à Nantes, à Annecy, à Genève, à Zurich, à Francfort, à Berlin, à New York, à Rome, à Paris. Quand on me demande : « Mais d’où êtes-vous ? » Je réponds : « Je suis Suisse », bien que ce ne soit pas vrai, que je n’aie pas de passeport suisse, pas même une carte de séjour, sans doute par reconnaissance envers ce pays, bien qu’affirmer qu’on est un écrivain suisse, ça ne vous pose pas vraiment. Parfois j’oublie, je parle des forêts sombres du Limousin, ou de la légèreté de l’air au petit matin quand on a passé la nuit à boire bière, schnaps, schnaps, bière, au Zwiebelfisch enfumé, à côté du metteur en scène Klaus Michaël Grüber dont les pans de manteau traînent sur le plancher comme les ailes d’un grand oiseau épuisé et qu’on rentre à pied sur la neige noircie par la poussière de charbon des rues de Schöneberg… Je sais mieux qu’un Genevois ce qui s’est passé à chaque siècle dans chaque maison du bas en haut de la rue Verdaine. «  D’où êtes-vous ? » Il faut bien être de quelque part, n’est-ce pas ? La première fois que j’ai vu Alger, il y a trente ans, je n’ai vu que les amoncèlements d’ordures dans les escaliers de la Casbah, les façades lépreuses de Bab El Oued, le sentiment d’être le seul occidental dans la ville. Maintenant, certains jours, je sais, avec certitude, que je suis Algérien.

Ahmed Belbachir – Salut, Michel.
… Le mépris… et le nationalisme… qu’est-ce que ça peut être nationaliste, un Algérien ! (Au public) Vous allez voir… (A Ammar Toumi) Qu’est-ce que tu as pensé du dernier match des Fennecs en Coupe du Monde ? (Ammar regarde longuement Ahmed Belbachir sans répondre.) Un vrai Algérien préfère crever que d’avouer devant un étranger qu’il existe des problèmes ou la misère dans son pays.

Ammar Toumi – (En arabe dialectal) C’est comme mourir debout. (Regard d’incompréhension d’Ahmed Belbachir.) Tu ne parles plus algérien ? « C’est ce qu’on appelle mourir debout. »

Ahmed Belbachir – Je suis un traître, et pas uniquement à ce niveau-là. Je n’ai plus d’égards pour mes concitoyens. Des raisons de me sentir traître à la nation, j’en ai comme ça à la pelle. Déjà je n’y vis plus, et depuis belle lurette maintenant. Là-bas, c’est déjà suffisant pour être un traître. Et j’ai beau être un traître, j’ai beau avoir fait la malle depuis longtemps, chaque fois que j’y pense, j’ai mal… Difficile de dire pourquoi, dire exactement pourquoi, j’ai mal à mon Algérie. Je ne sais pas comment tu vis la tienne, d’Algérie, mais la mienne était une femme que j’aimais par-dessus tout et qui est partie avec un autre, un jour, sans crier gars, sans dire un mot, du jour au lendemain, un mur de silence assassin, du jour au lendemain, tu n’as plus de tête, et tu cours comme un poulet décapité, les nerfs tendus, sans tête, tu te vides de ton sang. Car au fond c’est ton coeur qu’on arrache. L’Algérie était mon cœur, un immense, gigantesque cœur humain. Et mon cœur s’est arrêté de battre, je vis mutilé de ce rude petit rien, de ce mince petit rien qu’est la vie. Alors c’est te dire si je la connais, la mort. Longtemps qu’elle ne me fait même plus peur, la mort. Une maîtresse en a chassé une autre, une maîtresse en a remplacé une autre. Mon bonheur n’est plus que nostalgie… C’est la vie qui a quitté l’Algérie, c’est mon rêve qui s’est envolé, vaporisé, disparu à jamais. Mon Algérie est morte. 

Ammar Toumi, Ahmed Belbachir, Michel Beretti (chanté, accompagné à l’oud, paroles Ahmed Belbachir)
Ne laisse pas le désespoir t’étreindre
Laisse monter aux cimes
La voix de ton abîme
Ne laisse pas le désespoir t’étreindre

Fais silence en ton cœur
Et passera la douleur
Ne laisse pas les tourments
Troubler tes sentiments
Garde ton cœur humain
Calme, poursuis ton chemin

Ne laisse pas le désespoir t’étreindre
Au cœur du voyage
Une nymphe sauvage
Donnera ses baisers
Au détour d’une forêt

Ne laisse pas le désespoir t’étreindre

Fais silence en ton cœur
Et tu sortiras vainqueur
Laisse monter aux cimes la voix de ton abîme

Ne laisse pas le désespoir t’étreindre


Michel Beretti – Cher Ahmed,
Depuis ce matin, j’auditionne des ânes pour ma pièce. Car sache qu’en l’an 595 de l’Hégire, ou, si tu préfères, en l’an 1198 de l’ère commune, comme on dit aujourd’hui pour ne fâcher personne, Mohyiddîn Abou Bakr Mohammad Ibn Alî 'Ibn Arabî al-Hâtimî (Ammar Toumi répète avec la prononciation correcte), plus connu sous son seul nom de Ibn Arabî, vit à Marrakech le cercueil de Abū l-Walīd Muhammad ibn Ahmad ibn Muhammad ibn Ahmad ibn Ahmad ibn Rušd (Amma Toumi répète) bref ! plus connu lui aussi sous le nom d’Averroès, dont on chargeait le cercueil sur sa mule. Ça se passait là, juste devant la maison d’où je t’écris. Pour faire contrepoids au cercueil d’Averroès, on avait mis de l’autre côté les ouvrages du grand philosophe dont on envoyait les restes jusqu’en Andalousie pour que son cadavre ne souille plus la terre de Marrakech. Car si nous ne savons plus où Averroès est enterré, nous avons conservé ses ouvrages. C’est ce voyage, où la mule d’Averroès joue un certain rôle, que je raconte dans une pièce, au moment où s’achève l’utopie andalouse, prise en tenaille entre les bûchers de l’Inquisition très catholique et le fanatisme intolérant des Almohades.
Tu dis que ton Algérie est morte. Mohamed Kacimi me racontait que, peu d’années après la guerre, un de ses oncles, maître d’une zaouïa, après avoir attendu tant d’années l’indépendance et tant espéré, avait vu son ancienne zaouïa nationalisée. Il s’était retiré du monde et écrivait un livre sur l’Andalousie. El-Andalous…
Tu me dis que tu as mal à l’Algérie. Chez beaucoup d’Algériens, l’Algérie se situe à droite, du côté du foie. Trop d’alcool. Les barbus ont beau interdire la vente d’alcool, intimider les marchands de vin, les Algériens boivent. C’est là que l’Algérie fait mal, parce que, disent les Kabyles, « tout ce qui nous est cher est le centre de la vie ». Ce qui est le plus cher, comme si on m’enlevait la vie, en kabyle, c’est « thassaw », le foie.
Il y eut un moment où l’espérance devint forte, ce fut au moment des accords d’Evian en 1962. L’Algérie serait le pays où vivraient en paix les différentes communautés qui la constituaient ; les Français de France apprendraient l’arabe, et les Algériens le français, pour que les liens entre les deux pays se renforcent. L’Andalousie, quoi. C’était avant que les extrêmistes de la droite française ne se déchaînent et pratiquent en Algérie la politique de la terre brûlée. C’était avant que l’armée algérienne de l’extérieur ne règle définitivement leur compte aux combattants de l’intérieur déjà décimés par les Français, après que le FLN ait réglé leur compte à ceux du MNA.
Et puis l’espérance revint dans un pays neuf où tout était à construire, à rêver. Pendant trois années. Entre 1962 et 1965. Je te dirai la suite une autre fois ; il faut que je retourne à mes ânes. A demain, si Dieu le veut.

Musique.

Ahmed Belbachir – Je te disais dans ma précédente lettre que je comparais mon Algérie à une femme. Une femme qui te trompe, une femme que tu aimes, bien sûr – une femme que tu n’aimes pas ne te trompe jamais, elle te libère – une femme que tu aimes par-dessus tout, il faut au moins cela pour une bonne métaphore, une femme dont tu es fou, passionnément amoureux, une femme dont tu crois qu’elle est la femme de ta vie, avec qui tu vas pouvoir vieillir, dont chaque ride te rend heureux, comme un enfant te rend heureux, comme un enfant marque le temps passé ensemble, dont chaque ride est une preuve d’amour, d’attachement mutuel, de dévotion, d’adulation, enfin tu vois ce que je veux dire, une femme que tu aimes plus fort que le désir d’une autre, cette relation à l’autre dans laquelle tu t’accomplis, une relation de confiance, comment pourrait-il en être autrement ? Eh bien tu vois, l’Algérie pour moi, c’est ta relation de confiance avec la femme dont tu es fou, qui prend des coups de pieds dans la gueule, c’est ta confiance humiliée, trahie, à qui on crache au visage, à qui on donne un coup de poinçon dans l’œil, un coup de genou dans les couilles, un passage à tabac, on te casse les dents pour que tu te souviennes, on te coupe la main pour que tu ne t’avises plus jamais de toucher ce qui t’est défendu, c'est-à-dire ce que les bourreaux  considèrent être leur bien unique, leurs barils de pétrole, leurs propriétés, leurs succursales, leurs holdings, leur standing, c'est-à-dire cette oligarchie, pour être exact à peu près une centaine de familles, cette oligarchie, dis-je, comme un bulldog ne lâchera jamais son butin de guerre.
Une femme que tu aimes qui s’en va avec ton bourreau est une femme morte. Tu vois, pour moi, l’Algérie est morte. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui il ne me reste plus qu’à attendre sa résurrection. Espérer qu’elle renaisse de ses propres cendres comme le phénix. Une relation de confiance brisée, anéantie, piétinée, bafouée, je n’aurai jamais assez de qualificatifs pour exprimer mon dégoût de ce qui fait tomber, de ceux qui font tomber l’être ou l’enfant en chacun de nous, les briseurs de dignité, je ne hais rien tant que l’image d’une femme humiliée, rabaissée. L’indépendance aurait dû libérer cette femme de la prostitution ; elle l’a engrossèe d’un maquereau. Pauvre femme, faible mère, j’aimerais tant que tu te libères de ton pire joug, celui de ton incestueux enfant, de ton fils de pute, j’aimerais tant te voir marcher, courir, nager, libre, libre, libre, au lieu de cela tes libérateurs t’ont muselée, attachée, fouettée au chant du muezzin, toi, Ô ma femme que j’ai vue violer sous mes yeux impuissants, j’ai mal, je t’ai vue agoniser, sans pouvoir rien faire, le couteau sous la gorge, ton regard attaché au mien, ton regard suppliant mon aide, ton regard envahie de terreur, ton regard, ton regard me hante les jours et les nuits. Je n’ai plus qu’à attendre ta résurrection, j’ai mal, ma souffrance me relie à toi, notre souffrance nous relie, de notre souffrance nous repartirons main dans la main, non plus comme avant, mais main dans la main avec nos blessures aux genoux, mon cœur contre ton sang, ma langue dans ton désert, ton sexe tarifé se désaltérera de nouveau à la source de l’amour. Et tu ressusciteras, j’en suis sûr, un jour, ô mon amour, tu iras libre main dans la main, libre cœur contre cœur, libre sexe contre sexe, libre tu iras vivante… même si je ne suis plus là.

Ammar Toumi (chanté, paroles Ahmed Belbachir)
J’aimerai te dire les champs de blé
Leurs chevelures d’or
J’aimerai te dire les sentiers
Ceux qui vont au soleil
J’aimerai te dire les amoureux
Blottis en l’éternité
J’aimerai te dire toi l’enfant
Tant et tant ton secret

Michel Beretti – J’ai trouvé l’âne qui portera le cercueil léger d’Averroès et ses livres en contrepoids. J’aurais préféré une mule : la pièce s’appelle « La mule d’Averroès », mais bon… Il jette sur le monde un regard de philosophe, cet âne. Il y a beaucoup à apprendre des ânes.
Pour moi aussi, l’Algérie est une femme. Une femme que trop d’hommes ont trompée, qui finit par se tromper elle-même. Cette femme s’appelle Zahia, Safia, Meriem, Annie Steiner qui prit fait et cause pour l’indépendance, et leurs l’khouatate, leurs sœurs moudjahidate.
Quand je suis allé en Algérie pour la deuxième fois, c’était juste après un tremblement de terre. Lequel, vas-tu me demander ? A chaque tremblement de terre, les mosquées se remplissent. Ceux qui n’y allaient pas encore y vont. Quand ils en parlent entre eux, ils se demandent mutuellement : « Et toi, de quel tremblement de terre es-tu ? » Celui de Boumerdès. J’étais arrivé juste après celui de Boumerdès. L’imam de la mosquée Saint-Charles (c’est comme ça : pour tous les Algérois, l’ancienne église est toujours « la mosquée Saint-Charles ») disait que la terre tremblait parce que les femmes étaient impudiques. Des maisons s’étaient effondrées, d’autres avaient tenu, sans qu’il soit possible d’expliquer pourquoi celles-ci et pas celles-là, écrasant ou épargnant indifféremment les croyants et les mécréants. Sous une tente, une femme dont le mari avait été tué par les Français, dont l’un des fils, islamiste, avait été tué par la police à laquelle appartenait son frère lui-même assassiné par les islamistes, venait de perdre le dernier dans le tremblement de terre. Cette femme se confondait en excuses de ne pouvoir nous offrir le thé comme il l’eût fallu. L’actrice algérienne que j’accompagnais serra cette femme longuement dans ses bras. L’Algérie. Elle était l’Algérie. Je pus ainsi sortir pour que cette femme ne voie pas mes larmes qui l’eussent gênée.

Film : Pointe-Pescade (Raïs Amidou) avec les enfants qui se baignent et plongent depuis la jetée.

Tandis que je posais mes pas dans les traces de Jean Sénac, du haut en bas de la rue Didouche Mourade, une Algérie ancienne se superposait à celle d’aujourd’hui. Celle du premier Festival d’Alger – et le dernier, le pouvoir avait pris peur devant cette immense manifestation populaire de musique et de solidarité avec le Tiers-Monde, où de noires africaines défilaient les seins nus, où le jazzman Archie Shepp, complètement pété, jouait avec les musiciens touaregs, où Che Guevarra débaptisait le « Café de la Plage » de Pointe-Pescade, pour l’appeler « Café Patrice Lumumba ». Dernières traces d’une révolution où on travaille, où on chante, où on baise, disait Jean Sénac.
Pointe Pescade : la Villa Venezia, où le poète assassiné loua autrefois deux pièces, les baigneurs, la crique, la plage, le grand rocher plat au large sur lequel la houle se brise, les maisons de pêcheurs et les villas que les colons avaient fait construire pour fuir la canicule d’Alger, les deux jetées banales, avec les tripodes de ciment, la haute cheminée de la cimenterie… Tout est là, dit Djamal Amrani.
Et voilà que le vent fait voltiger d’innombrables sacs de plastique noir qui s’accrochent aux fils, aux arbres, que les ordures mêlent leur puanteur à celle de l’urine dans l’escalier qui descend à la plage. Le « Café de la plage » autogéré, quand l’Algérie vivait à l’heure des comités de gestion, abandonné, est rempli de gravats. J’ai cherché vainement la pancarte « Café Patrice Lumumba » qui avait remplacé celle du « Café de la Plage ».
Pointe-Pescade des années 1960 est aussi indéchiffrable et lointaine que les ruines romaines de Tipasa. Me voici à l’affût de maigres traces : c’est dans cet escalier empuanti, le 29 mai 1967, que Jean Sénac, descendant vers le môle, a croisé un petit écolier inconnu qui lui a dit : « Bonjour, Monsieur mon écrivain »…
Ces enfants, nul ne leur a lu ni ne leur lira un poème de Jean Sénac, poète algérien. Personne ne leur racontera l’utopie de l’Algérie universelle. Leurs pères mêmes ont oublié que leur oubli fut fabriqué par leurs pères qui se taisent.
Comment parler sans ridicule de la foi dans la capacité du peuple algérien, des peuples du Tiers-Monde à mettre fin à l’oppression et à instaurer la justice ? De la confiance dans l’aptitude du peuple au bonheur ? De la certitude que le monde a un avenir ? Du sentiment positif de l’humanité ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui est passé ? Qu’est-ce qui nous manque ? Est-ce que quelque chose nous manque ?

Fin de la projection. Musique.

Michel Beretti – « Le pays du million de martyrs », dit-on dans les pays arabes. Tout le pays vit dans ce mythe. Tu n’as pas fait la guerre d’indépendance, alors tais-toi ! Quand le pouvoir n’arrive plus à raccomoder le mythe trop usé, reste toujours le foot. Si tu es Algérien, tu respectes ton père et ton aîné, quoi qu’il arrive. Résigné, comme les moutons de l’Aïd.

Ahmed Belbachir – Mon père s’était absenté pendant deux mois. Son absence m’avait tellement perturbé que ma mère m’avait mis dans la confidence : papa voulait divorcer. Je devais garder le secret. J’avais trouvé une combine pour gagner de l’argent, je nourrissais toute la famille. Après ces deux mois d’absence, j’avais pris l’habitude de vivre sans l’autorité de mon père. À son retour, j’étais si soulagé, si heureux de redevenir un enfant que j’oubliais l’heure des repas. Je jouais avec la balle qu’il m’avait rapportée. Je pouvais la renifler pendant des heures sans m’en lasser. Quand je la faisais rebondir, je faisais rebondir le monde dans mes mains, le temps n’existait plus, j’étais si heureux de retrouver mon insouciance de n’avoir plus à assumer le rôle de papa, que je n’avais plus faim. Je ne réapparaissais que sur le coup des quatre heures. Mon père m’avait prévenu qu’en cas de récidive, ce serait la raclée. Maman a tout essayé pour que je ne sois pas battu. Elle a fait appeler tous les oncles, toutes les tantes. Ils défilaient les uns après les autres. Au bout d’un moment, cela parut suspect et papa refusait d’écouter qui que ce soit. Même Khadoudja, sa cousine préférée, n’a rien pu faire pour moi.
Papa m’a dit : « Mange, tu vas avoir besoin de forces, quand tu finiras de manger je te frapperai fort, très fort. » Le seul moyen d’échapper à la tannée était de manger, je ne m’arrêtais plus de manger. Je mâchais le plus lentement possible, j’avais l’intention de manger toute la nuit s’il le fallait. Lorsqu’il a compris ma tactique, il m’a demandé de le suivre : « Allez viens maintenant, tu as assez mangé. »
Tout le monde l’a supplié. Il menaçait quiconque essayait de s’interposer ; impossible de l’arrêter. 
Il a commencé par me frapper avec sa ceinture. Au bout d’un moment, il a estimé que cela ne me faisait pas suffisamment mal, alors il m’a frappé au visage, puis il est allé chercher un câble électrique, gros comme ça. J’ai eu mal, très mal, il a commencé à me blesser.

« – Quand je te dis de faire quelque chose, tu dois m’obéir, au doigt et à l’œil, je ne veux pas que tu deviennes un voyou. Tu as compris ? Quand les Français étaient là, il n’y avait pas d’école pour les arabes. Tu dois m’obéir, tu dois étudier. »
Il m’a attaché, ligoté comme un saucisson, soulevé et jeté au sol. J’ai uriné sur moi. Et je suis resté ainsi toute la nuit dans mes excréments sur le carrelage froid. Toute la nuit, je me disais : maintenant maman va venir, elle ne peut pas me laisser comme ça. Et je l’ai attendue toute la nuit. Chaque seconde, chaque minute j’espérais qu’elle viendrait me délivrer. Toute la nuit je guettai le moindre bruit ; toute la nuit j’ai attendu dans un silence abyssal. Même le sommeil ne voulait pas de moi. Alors je me suis tourné vers Dieu, le Tout Puissant, et toujours rien ; mes oreilles, mon cœur, tout mon être était tendu à l’extrême, attendant la délivrance, et rien, rien que la souffrance. Au matin, mon père est venu me détacher, tendrement, et m’a dit que c’était pour mon bien qu’il m’avait frappé. J’ai été me coucher, soumis, comme l’Algérie, soumise à son libérateur, victime de son innocence…

Un temps.

Michel Beretti – (improvisé) Mahieddine Bachetarzi était surnommé le « Caruso du désert ». Il chantait l’opéra au théâtre d’Alger et la musique çan’a. C’est aussi lui qui a fondé le théâtre algérien, bien avant l’indépendance.
Un jour, square Port-Saïd, un attroupement arrête la circulation. Au centre, un jeune homme se roule par terre. Un agent de police français l’aide à se relever. Il lui demande quel est le mal qui le frappe. Mais le jeune homme ne lui répond que par des éclats de rire de plus en plus forts. L’agent croit qu’il a à faire à un fou, et il le conduit au poste. Tout le monde suit, curieux de savoir comment ça finira. Et voilà qu’au commissariat, le jeune homme explique qu’il avait été la veille voir Faqô, le spectacle de Mahieddine Bachetarzi. Il avait compris la pièce seulement le lendemain…
Ce rire qui bloquait les rues était subversif. Le théâtre de Mayeddine Bachetarzi était subversif, bourré d’allusions politiques. Aussi a-t-il eu pas mal de problèmes avec la censure des Français. Le théâtre algérien est apparu, a disparu dans cet entre deux. Quand les Français étaient là, on ne pouvait pas faire de théâtre parce qu’ils interdisaient de réveiller les Algériens. Les Algériens se sont réveillés, ils ont chassé les Français, et puis ils se sont rendormis, comme les Sept Dormants d’Ephèse. Peut-être qu’ils n’avaient plus besoin du théâtre. Ou trop de malheur…

Ahmed Belbachir – (improvisé) Tu sais ce que Brecht disait à Kateb Yacine ? … « Si tu veux écrire sur l'Algérie, écris une comédie.» Sur le coup Kateb Yacine s’était fâché : « Mais l'Algérie EST une tragédie, ce n'est pas possible de faire de la comédie avec le malheur ! » Et puis il a écrit « Boucherie de l'espérance », une comédie magnifique.

Ammar Toumi – Il est mort à Grenoble. (Regards d’incompréhension.) Kateb Yacine est mort à Grenoble. Il avait écrit une pièce qui s’appelait « Mohamed, prends ta valise », et, pour faire venir au théâtre des immigrés, il avait distribué des tracts. Quand ils ont lu sur les tracts « Mohamed, prends ta valise », il y en a beaucoup qui ont mal compris, ils sont rentrés en Algérie…
 

Ahmed Belbachir et Michel Beretti regardent Ammar Toumi sans rien dire. Léger embarras.

Michel Beretti – (improvisé) Quand Kateb Yacine a été enterré au cimetière d’El Alia, la terre a tremblé. Des imams ont dit que la terre rejetait le corps de l’impie. (Il cite de mémoire, accompagné à la darbouka par Ammar Toumi)
Nous sommes à l’orée d’un univers fabuleux
qui va nous être révélé d’un instant à l’autre
brutalement.
Ce soir nous déclarons l’Algérie Terre Ouverte
Avec ses montagnes et sa mer,
Notre corps avec ses impasses.
Dans nos rêves à profusion  que s’engouffre le Vent d’Ailleurs !
Citoyens innommés nos Portes sont atteintes
Ne tardez plus !

Jean Sénac. El Alia, c’est à quelques kilomètres de la tombe de Jean Sénac, assassiné en 1973.

Ahmed Belbachir – (il cite de mémoire)
Faut-il avec nos dernières larmes bues
oublier les rêves échafaudés un à un
sur les relais de nos errances
oublier toutes les terres du soleil
où personne n’aurait honte de nommer sa mère
et de chanter sa foi profonde
oublier oh oublier
oublier jusqu’au sourire abyssal de Sénac…
« Soleil bafoué ». C’est le poème que Tahar Djaout a écrit sur l’assassinat de Jean Sénac.

Michel Beretti – (il cite de mémoire)
Te voilà face à la mer,
toi qui aimais la couleur et la vague
d'un étrange pays devenu notre prison
où dire est une hérésie,
où écrire arme les bras meurtriers de l'ignorance.
C’est le poème qu’Abdelhamid Laghouati a écrit sur l’assassinat de Tahar Djaout qui est enterré au cimetière de Miramar, pas loin d’Aïn Benian où est enterré Jean Sénac.

Ammar Toumi – Est-ce qu’Abdelhamid Laghouati a aussi été assassiné ?

Michel Beretti – (improvisé) Est-ce que les poètes sont là pour écrire sur la mort d’autres poètes ? Pourquoi l’Algérie serait-elle l’affaire des seuls Algériens d’Algérie ? Pourquoi ne serions-nous pas compétents pour parler des viols des femmes, des familles massacrées, des disparus de la sale guerre, des intellectuels assassinés ? C’est pour ça que j’écris sur l’Algérie.

Ammar Toumi –  Chez nous, il y a un proverbe qui dit : « Si tu veux prendre pitié de tout, tu deviendras fou ».

On entend l’Appel.

Ahmed Belbachir – Alors, Mayeddine Bachetarzi ?

Michel Beretti – (improvisé) Il avait suivi des études coraniques à la madersa de cheikh Ben Osman – c’était autour de 1915 – mais c’est un rabbin qui lui avait appris à chanter l’appel à la prière. A vingt ans, il était devenu le chantre de la Grande Mosquée d’Alger. Nul mieux que le « Caruso du désert » ne savait chanter les récitations coraniques... Le comédien Sid Ahmed Agoumi l’a entendu. C’est lui qui le chante ici. Il m’a raconté que Mayeddine Bachetarzi avait une hernie. Avant de chanter, il la remontait d’un geste, comme ça, et…

On écoute l’Appel chanté par Sid Ahmed Agoumi.

Michel Beretti – (improvisé) Aujourd’hui, on ne pourrait plus appeler à la prière comme ça. Le muezzin se ferait égorger. On n’entend plus que des voix laides… (Ammar Toumi imite, en surimpression sur l’Appel chanté par Sid Ahmed Agoumi, l’Appel lancé par son muezzin de Gardaïa) Voilà ! Tandis qu’il faudrait appeler à admirer la beauté du monde et la miséricorde de Dieu. Mais les islamistes se préoccupent de la longueur des barbes et des jupes, et ignorent que le Coran est mouvement et non pas dogme, ils appliquent une charia fossilisée et ne savent pas que le djihad consiste à diriger l’épée contre son propre moi. (Michel ouvre son Coran) Le verset de l’épée contredit celui de la Vache, II, 256… « Pas de contrainte en religion » Et celui-ci : XXIX, 46… « Vous ne discuterez avec les gens du Livre que de la plus belle des manières… bi’llatî hiya ahsan…

Ahmed Belbachir – (regardant le public) Bon…

Michel Beretti – « Dis-leur : nous croyons en notre révélation et en votre révélation. Notre Seigneur et votre Seigneur sont le même Dieu… » (Michel referme le Coran) Mais qui a lu le Coran parmi ces gens qui n’ont de musulmans que le nom ? Il y a un hadith qui dit : « La foi et le doute sont une seule et même chose. »

Ahmed Belbachir – (reprise de la lecture) J’appartiens aux Ouled Sidi Cheikh. Un jour notre aïeul était en fuite avec le Prophète, ils se sont abrités dans une grotte. Le Prophète dormait quand un serpent jaillit pour le mordre. Notre ancêtre tendit le pied et reçut la morsure pour sauver son ami. Ils avaient ce jour là mangé des dattes. Mohammed lui dit: «Vois-tu ces noyaux ? Peux-tu dire quelles sont les dattes que tu as mangées et lesquelles j’ai mangées ? Il en sera de même pour tes enfants et mes enfants.» Et le Prophète a fait ce vœu à notre grand-père qui s’inquiétait pour sa descendance: «Que ta postérité mange quand  la mienne aura faim.» Le prophète était généreux, il n’accepterait pas qu’en son nom…

Michel Beretti – Cher Michel,
Que se passe t-il en moi ? Depuis la naissance de la dictature du FLN, j’ai décidé de partir d’Algérie. Alors qu’enfant pas un jour que Dieu faisait, je ne rêvais à la réalisation de mon pays. Avec le temps, j’ai tissé des liens suffisamment solides et profonds pour m’être reconstruit, au point même d’avoir le sentiment de posséder un autre pays. Au fond, tu pourrais très bien m’accuser de souffrir d’amnésie. Amnésique au point d’avoir oublié jusqu’à l’existence de l’Algérie. Je m’en aperçois avec le travail de mémoire que nous faisons là, notre correspondance. Oui, j’ai complètement occulté mes rêves d’enfant, je les ai occultés jusqu’à refuser de prendre la nationalité algérienne. Je m’aperçois que c’est un point trouble de ma personnalité, une souffrance anesthésiée, une amputation plutôt, un bras ou une jambe en moins. Je vis très bien, on vit très bien avec une jambe en moins ou pour être plus exact, avec un poumon en moins. Je préfère Gandhi à Garibaldi. Je continue à penser que la révolution est possible sans verser le sang, mais je n’y crois plus. que nos dirigeants gardent leurs richesses, leur pouvoir et leur puissance, je prie pour eux comme il nous est demandé de prier pour nos ennemis. Mon Dieu, accorde leur la prospérité, mais au paradis, refuse-leur la nationalité algérienne !

Ahmed Belbachir – Cher Michel,
Je suis en Algérie où nous allons marier la fille d’un ami comédien. Trois jours de fête en perspective. C’est pour ça que je n’ai pas pu te répondre plus tôt. Alors je t’écris au premier étage obscur d’un café d’une petite rue, tout près de la place Emir Abdelkader : c’est un des seuls lieux où on peut boire de l’alcool à Alger. Un saint à qui un croyant demandait : « Est-il licite de boire du vin ? » répondit : « Ça dépend de la grandeur de ton âme. » Un buveur de bière Tango me dit : « Quand tu as peur, ce n’est plus ton pays. » A chaque heure je comprends que tu ne veuilles plus appartenir à ce pays qui te manque comme un membre coupé. Tout comme Slimane Benaïssa qui me disait il y a trois mois à Limoges : « Je n’ai plus rien à voir avec ce pays ». Disait-il la vérité ? L’Algérie vit dans un autre temps. On attend. C’est la tragédie de l’Algérie : elle attend. Les hittistes de la rue Didouche Mourad me regardent avec espoir comme si j’allais leur apporter la solution, parce qu’ils croient en la poésie et dans les poètes. Quand je leur parle de ma prochaine pièce sur les enfants nés des viols pendant la guerre, la première, désolés, ils secouent la tête avec réprobation : « Tu vas réveiller les haines ». Sur la porte de la Cinémathèque algérienne, fermée depuis deux ans pour des travaux qui n’ont jamais commencé, l’affiche de la Chronique des années de braise qu’on projetait depuis 1975 jaunit lentement. « El Watan » d’aujourd’hui annonce que les légumes ont augmenté comme chaque hiver. Comment font-ils pour vivre ? Et pourtant, pourtant… La permanence acharnée de la vie, malgré tout. Ce matin, à Bordj El Kiffan, la femme de ménage m’a dit : « L’exiguïté de l’âme m’est tombée dessus ». Je l’aurais embrassée pour avoir dit ça. Quand on écrit sur un pays, un pays comme la Bosnie, la Palestine, ou l’Algérie, on fait advenir quelque chose qui ne pourra lui être ôté, jamais.
A demain in cha’a Allah.

Ahmed Belbachir – L’homme est né pour la liberté, enlève lui la liberté, il ira la chercher ailleurs.
Je vous remercie, dictateurs de mon pays,
Sans vous je n’aurai jamais parcouru le monde.Je vous remercie, tyrans d’Algérie,
Sans vou,s je n’aurai jamais compris qu’ailleurs peut vivre l’Algérie.

L’Algérie est un rêve.Je le porte
Là où je suis, là où la Parole est vivante.

Ahmed Belbachir, Michel Beretti et Ammar Toumi se regardent, regardent le public.

Michel Beretti – On s’arrête là pour ce soir?